Les ExpéRÉNOS : stimuler l’innovation sociale sur les territoires pour accélérer la rénovation énergétique (2019)

par Gaëtan Brisepierre, sociologue

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Décentraliser et renouveler la politique de rénovation énergétique

Depuis le Grenelle de l’Environnement, la rénovation énergétique des logements est posée comme l’enjeu majeur de la transition énergétique du bâtiment. L’objectif ambitieux de 500 000 rénovations annuelles a encore été réaffirmé par le Plan de Rénovation de l’Habitat de 2018. En 10 ans, un véritable arsenal de mesures législatives et d’instruments économiques a été déployé dans le but de favoriser les décisions de travaux performants des ménages. Bien que l’on observe une progression, force est de constater que ces mesures centralisées ne suffisent pas à “massifier” la rénovation énergétique. Entre 2014 et 2016, seul 5 % des travaux de rénovation en maison individuelle ont permis une amélioration en sensible de la performance énergétique 1.

Conscients des limites des politiques opérant à l’échelle nationale, en 2015 les pouvoirs publics ont renforcé et systématisé une politique locale de la rénovation énergétique 2. Celle-ci s’est le plus souvent traduite par la création par les collectivités de Plateformes Territoriales de Rénovation Énergétique (PTRE), en s’adossant souvent à des structures de conseil sur l’habitat existantes. L’objectif fixé par la loi est à la fois d’accompagner les ménages au plus près de leurs décisions de travaux et de mobiliser les professionnels locaux autour de l’objectif commun. Mais au-delà des injonctions générales, la définition de ce service public, et de ses moyens, est restée floue, faisant naître, chez les structures porteuses, un besoin d’innovation pour qu’elles soient en mesure de remplir leurs missions.

En parallèle, plusieurs institutions ont questionné le mode de construction des politiques publiques sur le sujet de la rénovation énergétique : partir des réalités de terrain plutôt que de l’objectif à atteindre, ouvrir le champ des possibles plutôt que de reproduire les schémas technico-économiques connus. En 2016, le Plan Bâtiment Durable met en place un groupe de travail, “Nouvelles dynamiques de rénovation des logements”, visant à trouver des leviers inexplorés pour entraîner les ménages et la filière vers la rénovation énergétique. Début 2017, l’ADEME lance un atelier de créativité 3 “Booster” mobilisant des experts de divers secteurs et disciplines qui aboutit à cinquante idées d’actions, souvent inédites, pour donner envie de rénover et faciliter le parcours des ménages.

Illustration d’une fiche idée issue du cahier “Booster de la rénovation”

Expérimentations locales, dynamique nationale

Le lancement du programme ExpéRÉNOS par l’ADEME et le Plan Bâtiment Durable peut s’interpréter, a posteriori, comme le croisement entre une nouvelle approche “par le bas” des politiques publiques et le besoin des territoires de nouveaux outils pour mener à bien leurs missions dans le cadre du service public de rénovation énergétique de l’habitat. L’objectif de ce programme d’expérimentation est de développer en quelques mois, et de tester localement, certaines des nouvelles idées issues des ateliers “Booster”. Pour cela, il s’appuie sur un accompagnement basé sur l’approche du design de services 4 encore peu utilisée dans le domaine de la rénovation énergétique. Une évaluation sociologique 5 a été réalisée en fin de programme dont nous reprenons ici les principaux enseignements.

Logo de la démarche ExpéRENO, de l’ADEME et du Plan Bâtiment Durable

Fin 2017, un appel à expérimenter est lancé afin d’identifier des porteurs de projet volontaires.  Plus de 80 candidatures sont reçues, alors que le programme ne donne lieu à aucune aide financière. Parmi les 12 porteurs de projet retenus on trouve en majorité des structures de conseil sur l’habitat (ALEC, ADIL, PTRE…) 6. À travers le programme des ExpéRÉNOS, elles recherchent un contexte d’éclosion d’une idée en germe, qui n’avait pu être développée jusqu’alors ; ou un cadre d’accélération d’un projet resté à l’arrêt. Certains porteurs, au profil plus proche du privé, s’inscrivent davantage dans une logique de prospection à long terme. In fine, l’appel permet de détecter et agréger des individus motivés qui partagent l’envie de “faire bouger les choses” en matière de rénovation énergétique.  

Photo des 12 porteurs de projet lors du premier RenoCAMP

Le programme des ExpéRÉNOS consiste en la mise en œuvre d’un dispositif d’accompagnement des porteurs de projet basé sur plusieurs piliers. Tout d’abord, le suivi du projet par un référent jouant le rôle de “coach” auprès du porteur pour l’aider à structurer son temps, proposer des méthodologies, l’encourager… Ensuite, la possibilité de solliciter divers experts : avocat, communicant, graphiste, modèle économique, vidéaste, designer, sociologue… L’ADEME et le Plan Bâtiment Durable s’impliquent aussi en apportant leur aide aux porteurs via des mises en relation ou en relayant leur communication. Enfin et surtout des temps collectifs, les RénoCAMPs, permettent d’instaurer une dynamique de groupe entre les porteurs qui sont encouragés par l’effet d’appartenance et s’entraident mutuellement.

Vidéo de présentation de la démarche ExpéRENOS

Le “marathon” de l’expérimentation pour les porteurs de projet

Cet accompagnement favorise chez les porteurs l’émergence et la réactualisation de pratiques de projet qui nourrissent leur expérimentation. La mise en place d’animations inédites dans un lotissement, un collège ou encore à proximité d’un monument historique. Des pratiques de démarchage, auprès de potentiels prescripteurs de rénovation énergétique, plutôt inhabituelles pour des acteurs associatifs. Des enquêtes sur les destinataires des projets afin de mieux appréhender leur situation et de recueillir leurs réactions sur le service proposé. Du maquettage et du prototypage qui sert à produire les outils nécessaires à un test grandeur nature du projet. Enfin, le montage de partenariats avec un magasin de bricolage, un réseau d’artisans ou encore des agences immobilières.

Vidéo de présentation du partenariat ORPI – OKTAVE en Alsace

La capacité du porteur à mobiliser son temps, des coéquipiers, voire des ressources externes s’avère être un facteur crucial dans la réussite des projets. Le programme d’expérimentation apparaît, en tant que tel, comme un cadre d’action favorable pour faire avancer les projets et obtenir des résultats concrets. Par sa durée courte (6 mois) il intensifie l’action, les porteurs se mettant alors “en mode start-up”. Il favorise une ouverture relationnelle par rapport à l’univers habituel des porteurs via les échanges avec les experts, les institutions nationales, les usagers via les enquêtes… Le fait d’avoir été sélectionné dans ce programme donne aux porteurs une légitimité supplémentaire auprès de ses contacts locaux. Enfin, des transferts de compétences s’opèrent, comme l’initiation aux principes du design de services : commencer petit, rencontrer l’usage, avancer par itération, maquetter…

Notices et boîtes à outils : des projets qui prennent le large ?

Le programme a ainsi permis d’expérimenter des projets très divers, qui s’articulent autour de trois principaux objectifs : sensibiliser de nouveaux publics à la rénovation énergétique, transformer des professionnels en alliés, faciliter le parcours de rénovation des ménages. Ces projets se matérialisent par : une maquette de podcast relatant des histoires de projets, une visite du patrimoine ordinaire mettant l’accent sur la dimension énergétique, un jeu sous forme d’enquête pour les collégiens, une exposition pour animer les rayons d’un magasin de bricolage, des services pour aider les agents immobiliers à vendre les épaves thermiques en incluant un projet de rénovation clé en main, une caisse d’avance des subventions selon le principe du “tiers payant”…

Exemple de notice ExpéRENO associée à sa boîte à outils

Afin de favoriser leur dissémination, une dizaine de notices accompagnées de leur boîte à outils ont été mise à disposition en licence libre. L’objectif est que d’autres acteurs locaux s’en emparent, montent à leur tour ces projets, et enrichissent ces ressources communes. Au-delà des “bonnes idées”, les ExpéRÉNOS ont fait la preuve de la pertinence de ces concepts en les confrontant au terrain. Le programme a mis en lumière la capacité d’initiative et le dynamisme des acteurs locaux. Il dessine également un positionnement original pour les institutions à la fois accompagnatrices de l’innovation locale et chambres d’amplification nationale. Toutefois, une large diffusion de ces nouveaux outils ne va pas de soi et suppose au moins deux conditions :

    • un portage national pour soutenir les dynamiques locales et aider à surmonter le jeux des acteurs en place qui n’ont pas toujours intérêt au changement ;
    • trouver de nouvelles sources de financement, publiques comme privées, pour que les structures de conseil soient en capacité de déployer ces nouveaux outils.

Notes de bas de pages

1 260 000 rénovations sur 5,1 millions ont permis un gain énergétique représentant un saut de 2 classes énergétiques DPE ou plus. D’aprés ADEME, Baromètre TREMI – Travaux de rénovation énergétique en maison individuelle – Campagne 2017, octobre 2018.

2 La LTECV (Loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte) publiée le 18 aout 2015 instaure un Service Public de la Performances Énergétique de l’Habitat (SPPEH)

3 GASPARD Albane, ROZO Ariane, MARTIN Solange “From people to policy: integrating social sciences and design insights into renovation policies” ECEEE 2017 SUMMER STUDY – CONSUMPTION, EFFICIENCY & LIMITS. URL

4 VINCENT Stéphane, “Qu’est ce que le design de politiques publiques ?”, La Gazette des communes, Octobre 2017. URL

5 BRISEPIERRE Gaëtan, Evaluation des ExpéRÉNOS : 12 expérimentations pour massifier la rénovation énergétique. Analyse sociologique d’un instrument d’accompagnement de l’innovation sociale, Rapport ADEME, Septembre 2018

6 ALEC : Agence Locale de l’Energie et du Climat, ADIL : Agence Départementale d’Information sur le Logement, PTRE : Plateforme Territoriale de Rénovation Énergétique.

 

Qui sont les « transféreurs », ces praticiens de l’écologie au travail ? (The Conversation, 2019)

Article publié sur le site The Conversation France, à partir de l’étude sociologique réalisée par Gaëtan BRISEPIERRE et Anne DESRUES, dans le cadre du projet TRANSPHERES porté l’IFPEB, le cabinet de sociologie GBS, le laboratoire de psychologie sociale EPSYLON et Delphine LABBOUZ, psychosociologue associée au LAPPS. Il est soutenu par l’ADEME dans le cadre de l’APR “Transitions écologiques, économiques et sociales”.

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Dans les entreprises, des personnes soucieuses du respect de l’environnement tentent d’insuffler de bonnes pratiques sur leur lieu de travail.
Ciel, mon radis !

Gaëtan Brisepierre, Ademe (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie)

Alors que les Trente Glorieuses se caractérisaient par une séparation entre une vie professionnelle productiviste et une vie domestique consumériste, l’époque actuelle tend à estomper cette frontière, comme l’indique le développement du « blurring ».

Les nouvelles générations aspirent à davantage de cohérence entre leurs valeurs et pratiques personnelles, et celles qu’ils portent par leur travail. Plusieurs auteurs, dont David Graeber, ont ainsi mis en évidence ces dernières années la crise existentielle des post-baby-boomers, enfermés dans des « bullshit jobs » et qui recherchent des activités plus concrètes et manuelles.

Et si cette souffrance au travail cachait une partie de la solution à l’un des principaux problèmes de notre temps : la métamorphose de nos modes de vie vers plus de durabilité ?

La porosité entre les sphères de vie constitue un puissant moteur de changement social, comme l’a déjà montré la diffusion massive des technologies de l’information et de la communication. Les geeks n’ont en effet pas attendu que leurs entreprises les équipent des dernières technologies pour s’en emparer à titre personnel, et la digitalisation massive du travail alimente en retour celle de la sphère privée.

Mieux-être au travail

Une étude sociologique a permis de mettre en lumière ce mécanisme social dans le domaine de la transition écologique : le transfert de pratiques environnementales du domicile au travail.

Ces praticiens de l’écologie sont appelés des « transféreurs » : soit des individus qui mettent en œuvre sur leur lieu de travail des pratiques environnementales dont ils sont familiers à leur domicile.

On retrouve bien sûr dans cette catégorie des militants écolos qui cherchent à convaincre leurs collègues. Il faut cependant noter que c’est la recherche d’un mieux-être au travail qui reste la première raison d’agir chez la plupart de ces transféreurs. Il s’agit pour eux de réduire le décalage vécu entre leur vision d’un monde (« qui ne peut pas continuer comme cela ») et leurs pratiques au travail (« qui font comme si de rien n’était »).

Le transfert est en quelque sorte une réponse à une dissonance cognitive de plus en plus difficile à supporter au quotidien. Par ailleurs, on trouve chez ces transféreurs le souhait de favoriser des relations professionnelles plus conviviales, dont les pratiques environnementales peuvent être un vecteur.

Écolo au bureau. (Ademe/YouTube, 2018).

Jardiner entre collègues

Quelques exemples dans les entreprises.

Depuis deux ans, Lorraine, qui travaille dans un grand groupe d’énergie, s’est convertie au « zéro déchet » à la maison avec ses deux enfants. Elle cherche désormais à installer une démarche zéro papier dans une des tours de la Défense.

Chloé, employé au siège d’un grand distributeur, se sent proche du mouvement des Colibris, fondé entre autres par Pierre Rabhi, et rêve de transformer le site où elle travaille tous les jours en « Oasis ». En attendant, elle y cultive un potager avec quelques collègues.

D’autres exemples, cette fois dans le secteur public : Agathe, qui travaille dans un conseil départemental, a depuis longtemps un composteur dans son jardin. Elle a commencé à l’alimenter avec le marc de café récupéré à son bureau. À son retour de congé maternité, le « virus » avait contaminé l’ensemble du personnel du site et un composteur collectif a été installé.

Brigitte est responsable d’une bibliothèque dans une collectivité, elle a toujours été très attentive à ses consommations d’énergie à la maison, question d’éducation, mais n’a jamais osé en parler au travail. Jusqu’au jour où elle a eu l’occasion d’animer le concours d’économie d’énergie « Cube 2020 » qui lui a donné un prétexte pour libérer cette parole.

Convaincre la majorité indifférente

Aussi sympathiques soient-elles, la portée de ces initiatives individuelles reste faible tant qu’elles ne se transforment pas en un processus collectif de changement des pratiques dans toute l’organisation.

Les transféreurs parviennent assez souvent à agréger autour d’eux un petit groupe de salariés volontaires intéressés par le développement durable. Ensemble, se réunissant sur leur temps de pause, échangeant via les réseaux sociaux ou application de messagerie, ils parviennent à monter des actions qui favorisent l’adoption de pratiques plus durables par leurs collègues.

Le caractère informel de ces groupes fait leur force car ils n’ont pas à subir la lourdeur des processus hiérarchiques ; mais il constitue aussi leur faiblesse. Pour obtenir des changements à l’échelle de l’organisation, il faut pouvoir les négocier avec les multiples entités impliquées : management, RH, communication, personnel technique…

Sans compter que pour convaincre la majorité indifférente de leurs collègues, il faudra mettre en place toute une série de stratégies concrètes et ludiques. Bref, un lourd travail pour un petit groupe d’amateurs.

Identifier et valoriser les transféreurs

Ne serait-ce pas justement le travail des services RSE (responsabilité sociétale des entreprises) de favoriser la transition écologique des organisations ? Certes, mais dans les grandes organisations, ces transféreurs ne sont pas faciles à identifier par les services RSE, plus tournés vers le comité de direction et le rapport annuel.

Pour capitaliser sur le phénomène social du transfert, les RSE auront une révolution culturelle à conduire : passer de la posture du stratège qui définit des orientations sans forcément avoir de moyens d’agir, à celle de coach qui identifie les transféreurs et appuie leurs initiatives pour les diffuser plus largement.

Quant aux pouvoirs publics qui ont la charge d’orchestrer la métamorphose sociétale de la transition écologique, il est temps qu’ils s’adressent directement à ces transféreurs pour les valoriser – ils craignent souvent la stigmatisation – et pour faire naître des vocations.

La communication publique s’est jusqu’ici focalisée sur le consommateur dans son espace privé sommé d’adopter les écogestes qu’on lui prescrit. On devrait considérer l’individu dans sa globalité, en parlant aussi à la personne au travail, comme un acteur du changement organisationnel.

Bannir gobelets en plastiques et photocopieuses

Il revient aussi à chacun de s’interroger sur une norme sociale bien ancrée culturellement : la surconsommation au travail, encore largement acceptée voire favorisée par les dispositifs techniques mis à disposition – photocopieurs-imprimantes, gobelets plastiques, etc.

En effet, la consommation y est d’abord considérée comme un facteur de production, et la priorité demeure la productivité. Mais la transition écologique nous invite à considérer aussi le travail comme un lieu de consommation à part entière, dont les pratiques demandent un exercice collectif de réflexivité.

Les transféreurs sont à l’avant-garde de ce réexamen de nos pratiques de consommations dans le domaine professionnel. Jusqu’ici invisibles, ils sont présents dans une grande variété d’organisation. Peut-être avez-vous reconnu votre voisin de bureau ou vous-même ?

En œuvrant à la mise en place de pratiques environnementales, ils contribuent à transformer le monde du travail, qui pourrait alors devenir une chambre d’écho, bien plus puissante que toutes les campagnes de sensibilisation, pour diffuser la transition écologique dans la société.The Conversation

Gaëtan Brisepierre, Sociologue indépendant, Ademe (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

 

10 ans du Plan Bâtiment Durable : une gouvernance en réseau de la transition énergétique (février 2019)

A l’occasion des 10 ans du Plan Bâtiment Durable, je publie ce texte pour aider à comprendre ce qu’il révèle et ce qu’il fait de la transition énergétique. Je suis membre actif de son Bureau depuis 2016. 

La transition énergétique et écologique du bâtiment, enjeu du Plan Bâtiment Durable, va de pair avec une métamorphose profonde de la société, depuis l’habitant dans son logement jusqu’au professionnel qui intervient sur le bâtiment. S’il est question de changement social, il est utile de se rappeler le message d’un des grands sociologues Français du XXième siècle, Michel Crozier : « on ne change pas la société par décret ». Le changement écologique ne se réalisera pas exclusivement au travers de décisions centralisées et unilatérales au niveau de l’Etat.

En effet, la transition passe par une mobilisation de tous, soit que les acteurs sociaux décident par eux-mêmes de changer, par conviction peut-être, par calcul toujours.  Or les enquêtes sociologiques de terrain mettent bien souvent en lumière que les changements écologiques sont perçus à titre individuel comme un risque, car vécus comme contradictoires vis-à-vis des intérêts à court terme (surcoûts, perte de temps, stigmatisation…). Pour minimiser ce risque, les changements doivent intervenir de façon synchronisés aux différentes échelles de l’action sociale : citoyens-consommateurs, organisations professionnelles, et politiques.

Les pouvoirs publics ont donc un rôle à jouer pour parvenir à mettre au diapason l’ensemble des acteurs de la transition énergétique. Depuis 10 ans, le Plan Bâtiment Durable est à la fois le vecteur et le révélateur de ce changement de paradigme dans l’intervention publique. A travers les principes qui le guident et les instances qui l’organisent, il dessine un nouveau mode de gouvernance réticulaire qui associe étroitement les acteurs économiques, politiques, territoriaux, scientifiques, associatifs… et leur propose un cadre de coopération pour les entraîner vers un changement choisit et coordonné.

Sans budget d’intervention, ni pouvoir de décision législative, d’où peut bien provenir la capacité d’entraînement du Plan Bâtiment Durable ? D’abord, de l’agilité de son équipe et de l’incarnation de son Président qui fixent le tempo du concerto de la transition. Ensuite, de ses modes d’action qui donnent l’impulsion en se basant sur le volontariat : groupes de travail et colloques sur des sujets émergeants, chartes d’engagement… Enfin, de ses structures qui favorisent l’harmonie en générant de la transversalité et du partage d’informations : un bureau de 50 personnalités issues du bâtiment, de l’immobilier, de l’énergie ; des plans régionaux qui regroupent les autorités locales (DREAL, ADEME, Région…) ; d’un réseau des clusters de professionnels leader ; et une Assemblée Générale ouverte à l’expression de tous ceux qui se sentent concernés.

Le défi d’aujourd’hui pour le Plan Bâtiment Durable est d’articuler ce mode de gouvernance réticulaire, avec celui des institutions classiques (Ministère, Agences…), afin d’éviter toutes fausses notes dans la transition.

Entretien tour d’horizon pour COENOVE (décembre 2018)

Entretien réalisé par Florence Lievyn pour COENOVE, le 4 décembre 2018

Retrouvez le aussi sur leur site : http://www.coenove.fr/lentretien-coenove-gaetan-brisepierre-sociologue

Gaëtan Brisepierre, vous êtes sociologue indépendant et axez vos recherches depuis plusieurs années sur les usages et les comportements dans les bâtiments. Peut-on dire que les habitudes et attentes des Français ont évolué ces dernières années par rapport à leur logement ?

Le logement est par définition le lieu des habitudes ; toutes les pratiques dans le logement ont une dimension routinière. C’est un principe d’économie cognitive qui nous engage dans des gestes automatiques, comme actionner un interrupteur pour allumer la lumière, qui créent aussi une inertie au changement.

Sur les questions de transition énergétique dans le logement, les médias font ressortir une situation d’urgence qui se traduit dans une injonction politique à un changement rapide au travers de la rénovation énergétique et de l’évolution des habitudes. Ce que je vois toutefois au travers des enquêtes que je peux mener, c’est une certaine inertie du changement social. Il y a donc un paradoxe entre le discours d’urgence politique et les pratiques dans le logement liées à la routine mais également aux jeux des acteurs du bâtiment.

Rassurez-nous, il y a tout de même bien des aspects positifs ?

Bien sûr ! Le plus significatif est surement l’approche des pouvoirs publics qui a grandement évoluée depuis le Grenelle. On note une meilleure prise en compte des attentes et des réalités sociales qui sont derrière. La montée en puissance de la précarité énergétique dans le débat public en est un bon exemple ; le sujet de la rénovation est enfin appréhendé par le prisme des inégalités sociales et non exclusivement par la technique.

Cela est aussi visible au travers de la campagne #FAIRE (Faciliter, Accompagner, Informer pour la Rénovation Energétique) où les pouvoirs publics ont changé de discours. Du ‘faisons vite, ca chauffe’ en passant par ‘j’économise, j’écorénove’, la nouvelle campagne FAIRE s’appuie désormais sur la notion de confort.  Cela fait 15 ans que cette dimension  a été mise en avant par les sociologues, pas seulement pour le confort physique mais aussi pour la sécurisation amenée par le logement économe.

Avec la mise en place du service public de la rénovation énergétique, on veut véritablement passer d’une mission de sensibilisation à un accompagnement pour cheminer avec le ménage. Mais il n’est pas si facile de proposer cet accompagnement… N’oublions pas qu’une façon de désigner le logement est le ‘chez soi’. Il y a une dimension d’intimité, on ne rentre pas facilement chez les gens et on ne dicte pas aux gens ce qu’ils ont à faire chez eux. Sur un plan plus sociologique et historique, l’intervention publique dans le logement est quelque chose qui a longtemps été cantonnée au logement social, puis aux copropriétés dégradées. Si les choses évoluent, ce n’est ni naturel ni évident d’intervenir dans le logement privé.

De fait, sommes-nous toujours dans un rapport ambivalent par rapport à la rénovation énergétique qui tient dans cette conscience qu’il faut y aller mais sans pour autant franchir le cap ?

Je pense qu’il est important de prendre conscience que le sujet de la rénovation énergétique existe dans les têtes des experts, mais qu’il n’existe pas dans celles des Français. Cela amène donc à reformuler le problème différemment et à penser avant tout la rénovation énergétique au travers de l’embarquement des travaux en visant la performance énergétique. Si on adresse l’ensemble des ménages français, on manque donc la cible. Par contre, sur un public qui a une intention de faire des travaux, la chance de toucher la cible est d’autant augmentée.

C’est le principe même des ExpéRENOS, initiées par l’Ademe et le Plan Bâtiment Durable. L’idée est de sortir des études classiques pour expérimenter sur le terrain ces nouvelles idées avec des porteurs de projets qui sont souvent des acteurs publics de la rénovation énergétique et d’embarquer la performance pour massifier la rénovation. Un exemple d’intérêt est celui de la démarche engagée avec les agents immobiliers,  le moment de l’acquisition du logement étant propice à la réalisation de travaux. Encore faut-il que les acquéreurs aient été sensibilisés et qu’il reste du budget pour les travaux… Il y a un enjeu fort d’information et de formation des agents immobiliers, le souhait étant de créer une relation de collaboration entre les services publics locaux et les acteurs de l’immobilier du territoire pour expérimenter de nouveaux outils.

En parlant de nouveaux outils, l’autorénovation ne peut-elle pas être un levier ?

Pendant longtemps, l’autorénovation a été ignorée alors qu’elle représente entre un tiers et 40% des travaux réalisés dans les logements. On a ignoré, exclu ce segment énorme de marché, dans la communication mais également dans les aides alors que c’est une réalité sociale. Quand on étudie de près les chantiers d’autorénovation, les professionnels ne sont pas absents mais présents différemment, notamment en tant qu’accompagnateur, le particulier peut aussi devenir l’ouvrier du professionnel… Il y a là un formidable terrain d’expérimentation. Les pouvoirs publics réfléchissent à comment amener les travaux en autorénovation vers la performance énergétique. Cela passe notamment par un travail avec les grandes surfaces de bricolage. L’intérêt de l’auto-réhabilitation est de s’adresser à une cible qui est déjà engagée dans une démarche de travaux ; le challenge est de les amener à intégrer la performance.

Vous avez récemment collaboré à une étude pour le compte de l’Ademe sur le transfert domicile – travail de pratiques environnementales. Qu’en est-il et concerne t’elle également le logement ?

La première étape de cette étude consistait déjà à s’assurer que ces pratiques existent bel et bien. Et la réponse est oui, il y a des praticiens de l’écologie, des « transféreurs » dans le tertiaire à l’image des « leaders énergétiques » dans les copropriétés. Une grande partie de la transition énergétique repose sur le fait que des individus convaincus de la nécessité d’agir, travaillent à mettre en place ces changements dans leur périmètre de vie. Ces ‘transféreurs’, comme il a été choisi de les nommer, sont soit des militants à la maison et qui essaient d’implémenter les bonnes pratiques domestiques dans un cadre professionnel ou des professionnels du développement durable qui essaient de changer les pratiques au domicile. On constate véritablement une perméabilité entre la sphère professionnelle et privée.

Toutefois, le logement est le secteur le plus compliqué sur lequel agir pour ces transféreurs. Il peut en effet exister des résistances familiales et la gouvernance des logements est souvent un frein supplémentaire (HLM, copropriétés). Si l’essentiel des transferts se fait du domicile vers le travail, pour l’énergie et le logement, c’est le sens inverse qui prévaut ; les professionnels vont expérimenter leur prescription professionnelle (animation FAIRE, plateforme rénovation…) dans leur domicile. Le fait d’expérimenter à titre personnel va renforcer la posture professionnelle et le sentiment de légitimité dans l’exercice de la mission au quotidien.

Finalement, ne pensez-vous pas que dans les années à venir, les réflexions énergétiques devront dépasser la seule échelle du logement/bâtiment pour s’ouvrir sur le quartier et prendre en compte du dimension plus globale qui est celle du lieu de vie ?

La transition énergétique dépasse déjà le simple cadre du logement. Sur la rénovation énergétique des copropriétés par exemple, l’effet de voisinage est très présent. L’impact de 2 ou 3 échafaudages dans le quartier est bien plus fort qu’une campagne de sensibilisation ! En sociologie, l’effet d’imitation est connu depuis le 19ème siècle avec Gabriel Tarde : il s’applique également pour la rénovation où le rôle du quartier est déjà à l’œuvre. On voudrait nous faire croire qu’on va faire émerger le rôle du quartier par la technique, par l’avènement du smart grid… mais les phénomènes sont déjà en place, il faut juste savoir les regarder et la technique pourra par contre peut être aider à les accélérer.

Les innovations liées au développement durable dans l’habitat amènent aux acteurs un besoin accru de mise en relation. Rénover un immeuble, ce n’est pas seulement repenser son isolation mais également prendre en compte les nouvelles pratiques et attentes telles que la création d’un local vélo ou encore la végétalisation… Pour ce faire, je suis convaincu que les collectivités locales ont un rôle essentiel à jouer pour outiller les nouveaux acteurs de la transition énergétique que nous pouvons tous être. Le temps est révolu pour la collectivité de définir une politique de développement durable sur le papier et de l’imposer à ses administrés. La collectivité doit être à l’écoute des acteurs qui font la transition et les accompagner. Il ressort beaucoup de la mutualisation : la démarche des familles à énergie positives crée de nouvelles connexions ; le zéro déchet et les recycleries n’ont jamais eu autant de succès. Mais il faut une organisation territoriale autour de cela, ce qui pose la question des élus locaux qui doivent se mobiliser davantage sur ces sujets.

En effet, je reste persuadé du rôle central que les collectivités doivent tenir, tant pour mobiliser en associant des nouveaux acteurs à la transition que pour organiser localement cette transition qui passe par des changements sociaux, organisationnels, mais également humains…

Le transfert de pratiques environnementales domicile / travail : un nouveau levier à activer (étude 2018)

La transition énergétique et environnementale nécessite une profonde évolution des modes de vie et une métamorphose des pratiques sociales aussi bien à domicile que dans le travail. Jusqu’à aujourd’hui la domination du prisme technique sur ces enjeux, a conduit à séparer le « résidentiel » du « tertiaire », or ce sont  les mêmes individus qui naviguent entre ces bâtiments. A travers l’étude que je publie, j’ai pris le parti d’une vision résolument anthropocentrée de la transition écologique et écologique, en partant de la cohérence et de la globalité de l’individu plutôt que des ensembles de bâtiments.

Sur une initiative de l’ADEME et de l’IFPEB qui pilote ce projet, nous nous sommes intéressé au transfert de pratiques environnementales entre domicile et travail afin d’explorer le potentiel de ce mécanisme humain pour diffuser largement ces pratiques. Vous pouvez découvrir l’essentiel de ces résultats dans la synthèse de l’étude, et plus de détails dans le rapport complet.

Je rappelle ici les principaux enseignements :

==> Les « transféreurs » semblent être des profils assez courants dans les organisations, même si pas toujours facilement repérables. Les logiques sociales de transfert vont bien au delà de l’écologie : convivialité dans l’entreprise, intérêts professionnels ou domestiques…

==> Le type de transfert le plus répandu va du domicile vers le travail, il doit être appréhendé comme un processus collectif dans lequel le transféreur s’appuie sur un « groupe support » de collègues pour diffuser plus largement les pratiques durables dans l’organisation. 

==> Le transfert inverse, du travail vers le domicile, est réservé a des professionnels travaillant dans l’environnement qui sont dans une logique d’expérimentation domestique de leurs prescriptions professionnelles, ce qui consolide en retour leur posture professionnelle.

==> Les pratiques durables importées de la sphère domestique ne peuvent pas s’appliquer tel quel au travail, le transfert leur fait subir une transformation aux pratiques pour les adapter à l’environnement professionnel. Par exemple : le « zéro déchet » devient le « zéro papier ».

==> Les transferts de pratiques au travail restent fortement limités car ils se heurtent à de très nombreuses contraintes : valorisation de la consommation comme  facteur productif, management laissant peu de place à l’initiative, logistique du site considéré comme secondaire…

==> Le transfert de pratiques environnementales est révélateur d’une recherche croissante chez les nouvelles générations de cohérence entre sphères domestique et professionnelle. Il porte aussi une vision du lieu de travail non plus seulement comme espace productif mais aussi comme lieu de consommation, voire de « surconsommation ».

==> La portée du transfert en matière de généralisation des pratiques durables ne doit pas être négligée car il permet d’utiliser le travail comme une chambre d’écho, bien plus impliquante que les campagnes de sensibilisation et permettant de toucher un très large public.

J’ai réalisé cette étude avec l’aide d’Anne Desrues, sociologue indépendante. Elle a bénéficié d’un financement de l’ADEME dans le cadre de l’APR “Transitions écologiques, économiques et sociales”. Cette étude sera suivie en 2019 d’une phase d’expérimentation portée par les psycho-sociologues Delphine Labbouz-Henri et  Laurent Auzoult Chagnault. Des actions de sensibilisations ménées en entreprise seront suivies afin d’évaluer leur portée sur les pratiques des salariés au travail comme à domicile. Une phase de valorisation des résultats sera ensuite déployée par l’IFPEB.