10 ans du Plan Bâtiment Durable : une gouvernance en réseau de la transition énergétique (février 2019)

A l’occasion des 10 ans du Plan Bâtiment Durable, je publie ce texte pour aider à comprendre ce qu’il révèle et ce qu’il fait de la transition énergétique. Je suis membre actif de son Bureau depuis 2016. 

La transition énergétique et écologique du bâtiment, enjeu du Plan Bâtiment Durable, va de pair avec une métamorphose profonde de la société, depuis l’habitant dans son logement jusqu’au professionnel qui intervient sur le bâtiment. S’il est question de changement social, il est utile de se rappeler le message d’un des grands sociologues Français du XXième siècle, Michel Crozier : « on ne change pas la société par décret ». Le changement écologique ne se réalisera pas exclusivement au travers de décisions centralisées et unilatérales au niveau de l’Etat.

En effet, la transition passe par une mobilisation de tous, soit que les acteurs sociaux décident par eux-mêmes de changer, par conviction peut-être, par calcul toujours.  Or les enquêtes sociologiques de terrain mettent bien souvent en lumière que les changements écologiques sont perçus à titre individuel comme un risque, car vécus comme contradictoires vis-à-vis des intérêts à court terme (surcoûts, perte de temps, stigmatisation…). Pour minimiser ce risque, les changements doivent intervenir de façon synchronisés aux différentes échelles de l’action sociale : citoyens-consommateurs, organisations professionnelles, et politiques.

Les pouvoirs publics ont donc un rôle à jouer pour parvenir à mettre au diapason l’ensemble des acteurs de la transition énergétique. Depuis 10 ans, le Plan Bâtiment Durable est à la fois le vecteur et le révélateur de ce changement de paradigme dans l’intervention publique. A travers les principes qui le guident et les instances qui l’organisent, il dessine un nouveau mode de gouvernance réticulaire qui associe étroitement les acteurs économiques, politiques, territoriaux, scientifiques, associatifs… et leur propose un cadre de coopération pour les entraîner vers un changement choisit et coordonné.

Sans budget d’intervention, ni pouvoir de décision législative, d’où peut bien provenir la capacité d’entraînement du Plan Bâtiment Durable ? D’abord, de l’agilité de son équipe et de l’incarnation de son Président qui fixent le tempo du concerto de la transition. Ensuite, de ses modes d’action qui donnent l’impulsion en se basant sur le volontariat : groupes de travail et colloques sur des sujets émergeants, chartes d’engagement… Enfin, de ses structures qui favorisent l’harmonie en générant de la transversalité et du partage d’informations : un bureau de 50 personnalités issues du bâtiment, de l’immobilier, de l’énergie ; des plans régionaux qui regroupent les autorités locales (DREAL, ADEME, Région…) ; d’un réseau des clusters de professionnels leader ; et une Assemblée Générale ouverte à l’expression de tous ceux qui se sentent concernés.

Le défi d’aujourd’hui pour le Plan Bâtiment Durable est d’articuler ce mode de gouvernance réticulaire, avec celui des institutions classiques (Ministère, Agences…), afin d’éviter toutes fausses notes dans la transition.

Entretien tour d’horizon pour COENOVE (décembre 2018)

Entretien réalisé par Florence Lievyn pour COENOVE, le 4 décembre 2018

Retrouvez le aussi sur leur site : http://www.coenove.fr/lentretien-coenove-gaetan-brisepierre-sociologue

Gaëtan Brisepierre, vous êtes sociologue indépendant et axez vos recherches depuis plusieurs années sur les usages et les comportements dans les bâtiments. Peut-on dire que les habitudes et attentes des Français ont évolué ces dernières années par rapport à leur logement ?

Le logement est par définition le lieu des habitudes ; toutes les pratiques dans le logement ont une dimension routinière. C’est un principe d’économie cognitive qui nous engage dans des gestes automatiques, comme actionner un interrupteur pour allumer la lumière, qui créent aussi une inertie au changement.

Sur les questions de transition énergétique dans le logement, les médias font ressortir une situation d’urgence qui se traduit dans une injonction politique à un changement rapide au travers de la rénovation énergétique et de l’évolution des habitudes. Ce que je vois toutefois au travers des enquêtes que je peux mener, c’est une certaine inertie du changement social. Il y a donc un paradoxe entre le discours d’urgence politique et les pratiques dans le logement liées à la routine mais également aux jeux des acteurs du bâtiment.

Rassurez-nous, il y a tout de même bien des aspects positifs ?

Bien sûr ! Le plus significatif est surement l’approche des pouvoirs publics qui a grandement évoluée depuis le Grenelle. On note une meilleure prise en compte des attentes et des réalités sociales qui sont derrière. La montée en puissance de la précarité énergétique dans le débat public en est un bon exemple ; le sujet de la rénovation est enfin appréhendé par le prisme des inégalités sociales et non exclusivement par la technique.

Cela est aussi visible au travers de la campagne #FAIRE (Faciliter, Accompagner, Informer pour la Rénovation Energétique) où les pouvoirs publics ont changé de discours. Du ‘faisons vite, ca chauffe’ en passant par ‘j’économise, j’écorénove’, la nouvelle campagne FAIRE s’appuie désormais sur la notion de confort.  Cela fait 15 ans que cette dimension  a été mise en avant par les sociologues, pas seulement pour le confort physique mais aussi pour la sécurisation amenée par le logement économe.

Avec la mise en place du service public de la rénovation énergétique, on veut véritablement passer d’une mission de sensibilisation à un accompagnement pour cheminer avec le ménage. Mais il n’est pas si facile de proposer cet accompagnement… N’oublions pas qu’une façon de désigner le logement est le ‘chez soi’. Il y a une dimension d’intimité, on ne rentre pas facilement chez les gens et on ne dicte pas aux gens ce qu’ils ont à faire chez eux. Sur un plan plus sociologique et historique, l’intervention publique dans le logement est quelque chose qui a longtemps été cantonnée au logement social, puis aux copropriétés dégradées. Si les choses évoluent, ce n’est ni naturel ni évident d’intervenir dans le logement privé.

De fait, sommes-nous toujours dans un rapport ambivalent par rapport à la rénovation énergétique qui tient dans cette conscience qu’il faut y aller mais sans pour autant franchir le cap ?

Je pense qu’il est important de prendre conscience que le sujet de la rénovation énergétique existe dans les têtes des experts, mais qu’il n’existe pas dans celles des Français. Cela amène donc à reformuler le problème différemment et à penser avant tout la rénovation énergétique au travers de l’embarquement des travaux en visant la performance énergétique. Si on adresse l’ensemble des ménages français, on manque donc la cible. Par contre, sur un public qui a une intention de faire des travaux, la chance de toucher la cible est d’autant augmentée.

C’est le principe même des ExpéRENOS, initiées par l’Ademe et le Plan Bâtiment Durable. L’idée est de sortir des études classiques pour expérimenter sur le terrain ces nouvelles idées avec des porteurs de projets qui sont souvent des acteurs publics de la rénovation énergétique et d’embarquer la performance pour massifier la rénovation. Un exemple d’intérêt est celui de la démarche engagée avec les agents immobiliers,  le moment de l’acquisition du logement étant propice à la réalisation de travaux. Encore faut-il que les acquéreurs aient été sensibilisés et qu’il reste du budget pour les travaux… Il y a un enjeu fort d’information et de formation des agents immobiliers, le souhait étant de créer une relation de collaboration entre les services publics locaux et les acteurs de l’immobilier du territoire pour expérimenter de nouveaux outils.

En parlant de nouveaux outils, l’autorénovation ne peut-elle pas être un levier ?

Pendant longtemps, l’autorénovation a été ignorée alors qu’elle représente entre un tiers et 40% des travaux réalisés dans les logements. On a ignoré, exclu ce segment énorme de marché, dans la communication mais également dans les aides alors que c’est une réalité sociale. Quand on étudie de près les chantiers d’autorénovation, les professionnels ne sont pas absents mais présents différemment, notamment en tant qu’accompagnateur, le particulier peut aussi devenir l’ouvrier du professionnel… Il y a là un formidable terrain d’expérimentation. Les pouvoirs publics réfléchissent à comment amener les travaux en autorénovation vers la performance énergétique. Cela passe notamment par un travail avec les grandes surfaces de bricolage. L’intérêt de l’auto-réhabilitation est de s’adresser à une cible qui est déjà engagée dans une démarche de travaux ; le challenge est de les amener à intégrer la performance.

Vous avez récemment collaboré à une étude pour le compte de l’Ademe sur le transfert domicile – travail de pratiques environnementales. Qu’en est-il et concerne t’elle également le logement ?

La première étape de cette étude consistait déjà à s’assurer que ces pratiques existent bel et bien. Et la réponse est oui, il y a des praticiens de l’écologie, des « transféreurs » dans le tertiaire à l’image des « leaders énergétiques » dans les copropriétés. Une grande partie de la transition énergétique repose sur le fait que des individus convaincus de la nécessité d’agir, travaillent à mettre en place ces changements dans leur périmètre de vie. Ces ‘transféreurs’, comme il a été choisi de les nommer, sont soit des militants à la maison et qui essaient d’implémenter les bonnes pratiques domestiques dans un cadre professionnel ou des professionnels du développement durable qui essaient de changer les pratiques au domicile. On constate véritablement une perméabilité entre la sphère professionnelle et privée.

Toutefois, le logement est le secteur le plus compliqué sur lequel agir pour ces transféreurs. Il peut en effet exister des résistances familiales et la gouvernance des logements est souvent un frein supplémentaire (HLM, copropriétés). Si l’essentiel des transferts se fait du domicile vers le travail, pour l’énergie et le logement, c’est le sens inverse qui prévaut ; les professionnels vont expérimenter leur prescription professionnelle (animation FAIRE, plateforme rénovation…) dans leur domicile. Le fait d’expérimenter à titre personnel va renforcer la posture professionnelle et le sentiment de légitimité dans l’exercice de la mission au quotidien.

Finalement, ne pensez-vous pas que dans les années à venir, les réflexions énergétiques devront dépasser la seule échelle du logement/bâtiment pour s’ouvrir sur le quartier et prendre en compte du dimension plus globale qui est celle du lieu de vie ?

La transition énergétique dépasse déjà le simple cadre du logement. Sur la rénovation énergétique des copropriétés par exemple, l’effet de voisinage est très présent. L’impact de 2 ou 3 échafaudages dans le quartier est bien plus fort qu’une campagne de sensibilisation ! En sociologie, l’effet d’imitation est connu depuis le 19ème siècle avec Gabriel Tarde : il s’applique également pour la rénovation où le rôle du quartier est déjà à l’œuvre. On voudrait nous faire croire qu’on va faire émerger le rôle du quartier par la technique, par l’avènement du smart grid… mais les phénomènes sont déjà en place, il faut juste savoir les regarder et la technique pourra par contre peut être aider à les accélérer.

Les innovations liées au développement durable dans l’habitat amènent aux acteurs un besoin accru de mise en relation. Rénover un immeuble, ce n’est pas seulement repenser son isolation mais également prendre en compte les nouvelles pratiques et attentes telles que la création d’un local vélo ou encore la végétalisation… Pour ce faire, je suis convaincu que les collectivités locales ont un rôle essentiel à jouer pour outiller les nouveaux acteurs de la transition énergétique que nous pouvons tous être. Le temps est révolu pour la collectivité de définir une politique de développement durable sur le papier et de l’imposer à ses administrés. La collectivité doit être à l’écoute des acteurs qui font la transition et les accompagner. Il ressort beaucoup de la mutualisation : la démarche des familles à énergie positives crée de nouvelles connexions ; le zéro déchet et les recycleries n’ont jamais eu autant de succès. Mais il faut une organisation territoriale autour de cela, ce qui pose la question des élus locaux qui doivent se mobiliser davantage sur ces sujets.

En effet, je reste persuadé du rôle central que les collectivités doivent tenir, tant pour mobiliser en associant des nouveaux acteurs à la transition que pour organiser localement cette transition qui passe par des changements sociaux, organisationnels, mais également humains…

Le transfert de pratiques environnementales domicile / travail : un nouveau levier à activer (étude 2018)

La transition énergétique et environnementale nécessite une profonde évolution des modes de vie et une métamorphose des pratiques sociales aussi bien à domicile que dans le travail. Jusqu’à aujourd’hui la domination du prisme technique sur ces enjeux, a conduit à séparer le « résidentiel » du « tertiaire », or ce sont  les mêmes individus qui naviguent entre ces bâtiments. A travers l’étude que je publie, j’ai pris le parti d’une vision résolument anthropocentrée de la transition écologique et écologique, en partant de la cohérence et de la globalité de l’individu plutôt que des ensembles de bâtiments.

Sur une initiative de l’ADEME et de l’IFPEB qui pilote ce projet, nous nous sommes intéressé au transfert de pratiques environnementales entre domicile et travail afin d’explorer le potentiel de ce mécanisme humain pour diffuser largement ces pratiques. Vous pouvez découvrir l’essentiel de ces résultats dans la synthèse de l’étude, et plus de détails dans le rapport complet.

Je rappelle ici les principaux enseignements :

==> Les « transféreurs » semblent être des profils assez courants dans les organisations, même si pas toujours facilement repérables. Les logiques sociales de transfert vont bien au delà de l’écologie : convivialité dans l’entreprise, intérêts professionnels ou domestiques…

==> Le type de transfert le plus répandu va du domicile vers le travail, il doit être appréhendé comme un processus collectif dans lequel le transféreur s’appuie sur un « groupe support » de collègues pour diffuser plus largement les pratiques durables dans l’organisation. 

==> Le transfert inverse, du travail vers le domicile, est réservé a des professionnels travaillant dans l’environnement qui sont dans une logique d’expérimentation domestique de leurs prescriptions professionnelles, ce qui consolide en retour leur posture professionnelle.

==> Les pratiques durables importées de la sphère domestique ne peuvent pas s’appliquer tel quel au travail, le transfert leur fait subir une transformation aux pratiques pour les adapter à l’environnement professionnel. Par exemple : le « zéro déchet » devient le « zéro papier ».

==> Les transferts de pratiques au travail restent fortement limités car ils se heurtent à de très nombreuses contraintes : valorisation de la consommation comme  facteur productif, management laissant peu de place à l’initiative, logistique du site considéré comme secondaire…

==> Le transfert de pratiques environnementales est révélateur d’une recherche croissante chez les nouvelles générations de cohérence entre sphères domestique et professionnelle. Il porte aussi une vision du lieu de travail non plus seulement comme espace productif mais aussi comme lieu de consommation, voire de « surconsommation ».

==> La portée du transfert en matière de généralisation des pratiques durables ne doit pas être négligée car il permet d’utiliser le travail comme une chambre d’écho, bien plus impliquante que les campagnes de sensibilisation et permettant de toucher un très large public.

J’ai réalisé cette étude avec l’aide d’Anne Desrues, sociologue indépendante. Elle a bénéficié d’un financement de l’ADEME dans le cadre de l’APR “Transitions écologiques, économiques et sociales”. Cette étude sera suivie en 2019 d’une phase d’expérimentation portée par les psycho-sociologues Delphine Labbouz-Henri et  Laurent Auzoult Chagnault. Des actions de sensibilisations ménées en entreprise seront suivies afin d’évaluer leur portée sur les pratiques des salariés au travail comme à domicile. Une phase de valorisation des résultats sera ensuite déployée par l’IFPEB.

Le « passeport » : chaînon manquant de la rénovation énergétique en maison individuelle ?

Alors que le marché de la rénovation des maisons est substantiel, l’embarquement des travaux de rénovation énergétique reste aujourd’hui très limité (voir OPEN 2015). En maison individuelle, la décision d’amélioration énergétique des particuliers est coincée dans un triangle : 1) un DPE obligatoire qui n’a pas été conçu pour se projeter dans des travaux d’amélioration énergétique et dont la fiabilité est remise en cause, 2) des devis d’entreprise qui sont forcément orientés par leur offre technique, le label RGE ayant montré des limites sur la prescription d’une approche globale, 3) un accès au conseil professionnel très restreint car : le prix de l’intervention d’un architecte est dissuasif, les bureaux d’études ne sont pas présents sur le marché de la maison, et le recours aux PTRE ne fait pas encore partie des réflexes des français.

Il manque visiblement un outil de conseil simple et à prix abordable pour renseigner les propriétaires qui souhaitent faire des travaux sur le potentiel d’amélioration énergétique de leur maison. C’est ce constat fait dans un rapport de The Shift Project en 2014 qui a conduit un consortium d’entreprises a créer en 2016 l’association Expérience P2E ayant vocation à concevoir et expérimenter un « passeport d’efficacité énergétique ». Le principe de base est de développer un outil d’audit permettant de faire des préconisations de travaux respectant une trajectoire BBC compatible sans en passer par le calcul thermique, à travers un système de « combinatoires de performance énergétique ».

Après une phase de prototypage et afin d’éprouver l’outil, une expérimentation a été lancée auprès d’une centaine de propriétaires de maisons, avec l’appui de 30 professionnels dit « passeporteurs » (architectes, conseillers info énergie, bureaux d’études…). Benoit Montels, le chef de projet, et son acolyte Guilaume Piaton, ont ensuite fait appel a moi pour les aider à construire une démarche de retour d’expérience dans le cadre d’une prestation d’assistance méthodologique. Nous avons construit ensemble deux questionnaires en ligne qui ont permis d’interroger les propriétaires comme les « passeporteurs » sur leur perception et leurs usages de l’outil, afin d’en tirer les enseignements pour une deuxième version.

Les résultats de cette étude ont été présentés lors d’une conférence que vous pouvez revoir en vidéo, le rapport et la synthèse sont aussi disponibles en PDF. Les enseignements clés de ce retour d’expérience sont :

  • Les participants à cette expérimentation sont déjà sensibilisés à la rénovation énergétique : les particuliers ont été recrutés parmi les salariés de grandes entreprises du secteur, et les professionnels sont des volontaires indemnisés dans une logique de positionnement et de développement du marché de la rénovation énergétique. Cela suppose une prudence dans la généralisation des résultats du REX.
  • Au delà de l’outil, le passeport apparaît comme une démarche dont la valeur réside dans la mise en relation entre un particulier et un « passeporteur » qui va se rendre sur place et délivrer un conseil indépendant. Les échanges avec le professionnel ont au moins autant d’importance que les informations contenues dans la synthèse, qui donne souvent lieu à un nouveau contact post-visite et d’explication.
  • Plus que les « économies d’énergie », ce qui va intéresser les propriétaires ce sont les informations sur les coûts de travaux. En réalité le « passeport » est réapproprié par les particuliers comme un outil de gestion patrimoniale qui comble un déficit d’information technique sur l’état de sa maison et permet de projeter les travaux dans l’avenir.
  • Si le « passeport » ne fait pas naître une envie de travaux, il aide ceux qui ont une idée de travaux à passer au projet, et en particulier incite à embarquer la performance énergétique dans ce projet (augmentation des performances, approche globale…). En revanche, il ne suffit pas pour entraîner le passage à l’acte, il reste à combler le montage financier et la mise en relation avec les professionnels.
  • Le consentement à payer des particuliers n’est pas nul mais il reste trés faible : 100 € environ. Du côté des professionnels, le passeport peut difficilement rentrer dans une démarche de pure prospection commerciale, et ils estiment un prix acceptable autour de 400 €. Cela pose donc la question du modèle économique et de la possibilité de recourir au moins partiellement à un financement public.

Même s’ils ne sont pas généralisables, ces quelques résultats sont un indicateur du potentiel des audits légers à l’échelle des logements qui pourraient être portés par divers acteurs privés ou publics. Une autre phase de l’expérimentation P2E est en cours dans lesquels les passeports vont être proposés et réalisés par des PTRE. Par ailleurs, deux autres expérimentations dans les territoires tendent à confirmé l’intérêt de ces audits légers auprès d’un public de professionnels de l’immobilier (Préco’immo porté par Hespul en région AURA, et les simulations gratuites réalisées par Oktave en Alsace).

Des réflexions sont en cours sur une révision du DPE, s’il peut sans doute être amélioré il doit rester accessible car il est obligatoire dans toutes les transactions. Il y a sans doute aussi de la place pour un outil de projection vers des travaux avec embarquement de la performance énergétique, obligatoires dans le cas des plus mauvaises notes de DPE et subventionnés dans les autres. Cela rejoint notamment la proposition faite par le CGEDD dans son dernier rapport sur le financement de la rénovation énergétique qui préconise de rendre éligible les audits aux aides, gageons que cela soit pris en compte dans le cadre du Plan de Rénovation Énergétique à venir. Il y a aussi et surtout un enjeu à fournir aux professionnels (architectes et bureaux d’études) ainsi qu’aux PTRE en cours de mise en route un outil qui puisse leur permettre d’aller à la rencontre des particuliers en maison individuelle et de faire enfin émerger le marché de la rénovation énergétique !

Approfondir la connaissance des usages des bâtiments performants : le cas de Bruxelles

En 2016 j’ai remporté un appel d’offre en belgique qui m’a permis d’approfondir ma compréhension des usages des bâtiments performants. Il s’agit d’une demande de Bruxelles Environnement, l’équivalent en France de l’ADEME pour la Région Bruxelles Capitale. Pour y répondre, je me suis associé avec le cabinet d’études Méthos (Lionel Ochs) ainsi que Julie Neuwels et Elisabeth Defreyne, tous trois basés sur place. Je vous livre ici la synthèse de l’enquête ethnographique sur les usages des logements passifs bruxellois que nous avons menée en interviewant les habitants et les professionnels de quatre opérations de constructions neuves. Je remercie Bruxelles Environnement et Méthos pour leur aimable autorisation de diffusion.

En commençant ce terrain bruxellois j’ai fait l’hypothèse de différences culturelles entre français et bruxellois dans l’appropriation des bâtiments neufs. En réalité elles sont apparues moins prégnantes que les caractéristiques du contexte institutionnel et organisationnel. La Belgique recèle une variété étonnante de réglementations thermiques puisque chacune des trois régions (wallonne, flamande, bruxelloise) édicte la sienne. Les acteurs du logement se présentent différemment, avec une part de propriétaires moins importante et un marché de la location moins binaire qu’en France, symbolisée par l’existence de « logements moyens ». L’administration publique est plus intégrée ce qui donne davantage de leviers d’action : la réglementation, les subventions, la communication et les études sont rassemblées au sein d’une même entité, notre commanditaire.

Campagne de communication bruxelloise lors de la sortie de la réglementation sur le « passif »

Le modèle technique du bâtiment performant bruxellois dit « HPE » (haute performance énergétique) est comparable au modèle français du BBC (bâtiment basse consommation). Au niveau des usages j’ai retrouvé un grand nombre des constats que j’avais réalisé en 2012 lors de mon enquête en Rhône-Alpes sur les bâtiments qui ont anticipé l’arrivée de la RT2012. En substance, un décalage entre l’habitat et l’habiter, autrement dit entre ces nouvelles techniques et les habitudes des occupants. Toute la question est de savoir comment se résout ce décalage : en négatif par des convecteurs, des clim’ et des réclamations ; ou en positif par une dynamique d’ajustements mutuels du bâtiment et des habitants soutenue par les professionnels (+)

Toutefois, le cas bruxellois nous a permis, avec mes confrères, d’apporter de nouvelles clés de compréhension des problèmes qui se posent dans l’expérience vécue des bâtiments performants. D’une part une segmentation plus fine des attitudes des habitants vis-à-vis des technologies HPE. Elle est structurée par le rapport à la technique et l’autonomie vis-à-vis de l’éco-système des professionnels (voir schéma). D’autre part, les paramètres de cet éco-système qui génèrent des difficultés dans l’appropriation des HPE : des visions stéréotypées des habitants, des dispositifs d’accompagnement trés tâtonnants, la quasi-absence d’interactions entre les acteurs de la production et de l’usage, des dysfonctionnements techniques persistants qui focalisent l’attention, une insuffisante anticipation de la maintenance notamment des VMC…

L’étude a mis en avant le rôle pivot des « facilitateurs » dans la résolution durable de ces problèmes. Ils ont des profils variés, habitant ou professionnel : habitant architecte, gardien, assistante sociale… Ils interviennent en marge de leur rôle officiel, mais cette fonction de médiation socio-technique est insuffisamment valorisée et outillée. Une expérience a permis de tenter la professionnalisation de cette fonction de facilitateur à l’échelle d’un quartier (voir vidéo ci-dessous et diaporama). L’association Bonnevie qui a accompagné les habitants d’un premier immeuble passif les mobilisent désormais comme des « ambassadeurs du passif ». La, facilitatrice professionnelle organise des échanges entre ces « ambassadeurs’ et les habitants des nouveaux immeubles, et elle fait le lien avec les organismes de logements et institutions locales. On se rapproche ainsi de ce que l’on voit se développer en France sous le vocable d’Assistance à Maîtrise d’Usage (AMU).