Le « passeport » : chaînon manquant de la rénovation énergétique en maison individuelle ?

Alors que le marché de la rénovation des maisons est substantiel, l’embarquement des travaux de rénovation énergétique reste aujourd’hui très limité (voir OPEN 2015). En maison individuelle, la décision d’amélioration énergétique des particuliers est coincée dans un triangle : 1) un DPE obligatoire qui n’a pas été conçu pour se projeter dans des travaux d’amélioration énergétique et dont la fiabilité est remise en cause, 2) des devis d’entreprise qui sont forcément orientés par leur offre technique, le label RGE ayant montré des limites sur la prescription d’une approche globale, 3) un accès au conseil professionnel très restreint car : le prix de l’intervention d’un architecte est dissuasif, les bureaux d’études ne sont pas présents sur le marché de la maison, et le recours aux PTRE ne fait pas encore partie des réflexes des français.

Il manque visiblement un outil de conseil simple et à prix abordable pour renseigner les propriétaires qui souhaitent faire des travaux sur le potentiel d’amélioration énergétique de leur maison. C’est ce constat fait dans un rapport de The Shift Project en 2014 qui a conduit un consortium d’entreprises a créer en 2016 l’association Expérience P2E ayant vocation à concevoir et expérimenter un « passeport d’efficacité énergétique ». Le principe de base est de développer un outil d’audit permettant de faire des préconisations de travaux respectant une trajectoire BBC compatible sans en passer par le calcul thermique, à travers un système de « combinatoires de performance énergétique ».

Après une phase de prototypage et afin d’éprouver l’outil, une expérimentation a été lancée auprès d’une centaine de propriétaires de maisons, avec l’appui de 30 professionnels dit « passeporteurs » (architectes, conseillers info énergie, bureaux d’études…). Benoit Montels, le chef de projet, et son acolyte Guilaume Piaton, ont ensuite fait appel a moi pour les aider à construire une démarche de retour d’expérience dans le cadre d’une prestation d’assistance méthodologique. Nous avons construit ensemble deux questionnaires en ligne qui ont permis d’interroger les propriétaires comme les « passeporteurs » sur leur perception et leurs usages de l’outil, afin d’en tirer les enseignements pour une deuxième version.

Les résultats de cette étude ont été présentés lors d’une conférence que vous pouvez revoir en vidéo, le rapport et la synthèse sont aussi disponibles en PDF. Les enseignements clés de ce retour d’expérience sont :

  • Les participants à cette expérimentation sont déjà sensibilisés à la rénovation énergétique : les particuliers ont été recrutés parmi les salariés de grandes entreprises du secteur, et les professionnels sont des volontaires indemnisés dans une logique de positionnement et de développement du marché de la rénovation énergétique. Cela suppose une prudence dans la généralisation des résultats du REX.
  • Au delà de l’outil, le passeport apparaît comme une démarche dont la valeur réside dans la mise en relation entre un particulier et un « passeporteur » qui va se rendre sur place et délivrer un conseil indépendant. Les échanges avec le professionnel ont au moins autant d’importance que les informations contenues dans la synthèse, qui donne souvent lieu à un nouveau contact post-visite et d’explication.
  • Plus que les « économies d’énergie », ce qui va intéresser les propriétaires ce sont les informations sur les coûts de travaux. En réalité le « passeport » est réapproprié par les particuliers comme un outil de gestion patrimoniale qui comble un déficit d’information technique sur l’état de sa maison et permet de projeter les travaux dans l’avenir.
  • Si le « passeport » ne fait pas naître une envie de travaux, il aide ceux qui ont une idée de travaux à passer au projet, et en particulier incite à embarquer la performance énergétique dans ce projet (augmentation des performances, approche globale…). En revanche, il ne suffit pas pour entraîner le passage à l’acte, il reste à combler le montage financier et la mise en relation avec les professionnels.
  • Le consentement à payer des particuliers n’est pas nul mais il reste trés faible : 100 € environ. Du côté des professionnels, le passeport peut difficilement rentrer dans une démarche de pure prospection commerciale, et ils estiment un prix acceptable autour de 400 €. Cela pose donc la question du modèle économique et de la possibilité de recourir au moins partiellement à un financement public.

Même s’ils ne sont pas généralisables, ces quelques résultats sont un indicateur du potentiel des audits légers à l’échelle des logements qui pourraient être portés par divers acteurs privés ou publics. Une autre phase de l’expérimentation P2E est en cours dans lesquels les passeports vont être proposés et réalisés par des PTRE. Par ailleurs, deux autres expérimentations dans les territoires tendent à confirmé l’intérêt de ces audits légers auprès d’un public de professionnels de l’immobilier (Préco’immo porté par Hespul en région AURA, et les simulations gratuites réalisées par Oktave en Alsace).

Des réflexions sont en cours sur une révision du DPE, s’il peut sans doute être amélioré il doit rester accessible car il est obligatoire dans toutes les transactions. Il y a sans doute aussi de la place pour un outil de projection vers des travaux avec embarquement de la performance énergétique, obligatoires dans le cas des plus mauvaises notes de DPE et subventionnés dans les autres. Cela rejoint notamment la proposition faite par le CGEDD dans son dernier rapport sur le financement de la rénovation énergétique qui préconise de rendre éligible les audits aux aides, gageons que cela soit pris en compte dans le cadre du Plan de Rénovation Énergétique à venir. Il y a aussi et surtout un enjeu à fournir aux professionnels (architectes et bureaux d’études) ainsi qu’aux PTRE en cours de mise en route un outil qui puisse leur permettre d’aller à la rencontre des particuliers en maison individuelle et de faire enfin émerger le marché de la rénovation énergétique !

Approfondir la connaissance des usages des bâtiments performants : le cas de Bruxelles

En 2016 j’ai remporté un appel d’offre en belgique qui m’a permis d’approfondir ma compréhension des usages des bâtiments performants. Il s’agit d’une demande de Bruxelles Environnement, l’équivalent en France de l’ADEME pour la Région Bruxelles Capitale. Pour y répondre, je me suis associé avec le cabinet d’études Méthos (Lionel Ochs) ainsi que Julie Neuwels et Elisabeth Defreyne, tous trois basés sur place. Je vous livre ici la synthèse de l’enquête ethnographique sur les usages des logements passifs bruxellois que nous avons menée en interviewant les habitants et les professionnels de quatre opérations de constructions neuves. Je remercie Bruxelles Environnement et Méthos pour leur aimable autorisation de diffusion.

En commençant ce terrain bruxellois j’ai fait l’hypothèse de différences culturelles entre français et bruxellois dans l’appropriation des bâtiments neufs. En réalité elles sont apparues moins prégnantes que les caractéristiques du contexte institutionnel et organisationnel. La Belgique recèle une variété étonnante de réglementations thermiques puisque chacune des trois régions (wallonne, flamande, bruxelloise) édicte la sienne. Les acteurs du logement se présentent différemment, avec une part de propriétaires moins importante et un marché de la location moins binaire qu’en France, symbolisée par l’existence de « logements moyens ». L’administration publique est plus intégrée ce qui donne davantage de leviers d’action : la réglementation, les subventions, la communication et les études sont rassemblées au sein d’une même entité, notre commanditaire.

Campagne de communication bruxelloise lors de la sortie de la réglementation sur le « passif »

Le modèle technique du bâtiment performant bruxellois dit « HPE » (haute performance énergétique) est comparable au modèle français du BBC (bâtiment basse consommation). Au niveau des usages j’ai retrouvé un grand nombre des constats que j’avais réalisé en 2012 lors de mon enquête en Rhône-Alpes sur les bâtiments qui ont anticipé l’arrivée de la RT2012. En substance, un décalage entre l’habitat et l’habiter, autrement dit entre ces nouvelles techniques et les habitudes des occupants. Toute la question est de savoir comment se résout ce décalage : en négatif par des convecteurs, des clim’ et des réclamations ; ou en positif par une dynamique d’ajustements mutuels du bâtiment et des habitants soutenue par les professionnels (+)

Toutefois, le cas bruxellois nous a permis, avec mes confrères, d’apporter de nouvelles clés de compréhension des problèmes qui se posent dans l’expérience vécue des bâtiments performants. D’une part une segmentation plus fine des attitudes des habitants vis-à-vis des technologies HPE. Elle est structurée par le rapport à la technique et l’autonomie vis-à-vis de l’éco-système des professionnels (voir schéma). D’autre part, les paramètres de cet éco-système qui génèrent des difficultés dans l’appropriation des HPE : des visions stéréotypées des habitants, des dispositifs d’accompagnement trés tâtonnants, la quasi-absence d’interactions entre les acteurs de la production et de l’usage, des dysfonctionnements techniques persistants qui focalisent l’attention, une insuffisante anticipation de la maintenance notamment des VMC…

L’étude a mis en avant le rôle pivot des « facilitateurs » dans la résolution durable de ces problèmes. Ils ont des profils variés, habitant ou professionnel : habitant architecte, gardien, assistante sociale… Ils interviennent en marge de leur rôle officiel, mais cette fonction de médiation socio-technique est insuffisamment valorisée et outillée. Une expérience a permis de tenter la professionnalisation de cette fonction de facilitateur à l’échelle d’un quartier (voir vidéo ci-dessous et diaporama). L’association Bonnevie qui a accompagné les habitants d’un premier immeuble passif les mobilisent désormais comme des « ambassadeurs du passif ». La, facilitatrice professionnelle organise des échanges entre ces « ambassadeurs’ et les habitants des nouveaux immeubles, et elle fait le lien avec les organismes de logements et institutions locales. On se rapproche ainsi de ce que l’on voit se développer en France sous le vocable d’Assistance à Maîtrise d’Usage (AMU).

Etude sur la filière immobilière et la rénovation énergétique (2017)

Avec Viviane Hamon (VHC) et Bérénice Le Fur (Batitrend), ainsi que l’aimable autorisation de la région Auvergne Rhône-Alpes (AuRA), nous publions une étude sur le rapport de la filière immobilière à la rénovation énergétique. Elle s’inscrit dans le cadre d’une mission d’accompagnement des PTRE (plateformes territoriales de la rénovation énergétique) pour la Région AuRA qui nous avait conduits à publier précédemment un état de l’art et à déconstruire les idées reçues sur la rénovation énergétique. Ce bilan a mis en lumière que les professionnels de l’immobilier sont à la fois une zone d’ombre de la recherche et un angle mort de l’action des pouvoirs publics en matière de rénovation énergétique.

Pourtant les professionnels de l’immobilier (syndics, notaires, agences immobilières) sont deprescripteurs incontournables pour les ménages décideurs de rénovation (énergétique ou non) dans l’habitat privé. Tout d’abord, ils sont présents à l’occasion des transactions, un moment particulièrement propice pour mener des travaux d’ampleur. Ensuite, ils sont les seuls à pouvoir influencer les propriétaires bailleurs auprès desquels ils assurent un rôle de conseil et font parfois la gestion. Enfin, en tant que syndics de copropriétés, ils restent les professionnels référents pour les décisions qui concernent les immeubles.

 

Afin de mieux comprendre les représentations et les pratiques de ces professionnels vis-à-vis de la rénovation énergétique nous avons réalisé une série de mini-enquêtes en région Auvergne Rhônes-Alpes. Par des entretiens approfondis avec des professionnels de terrain ainsi qu’avec leurs associations professionnelles. Par des observations comme des visites mystères avec des agents immobiliers, afin de recueillir leur discours sur l’énergie. Nous sommes également allés à la rencontre de syndics impliqués dans des projets de rénovation énergétique afin de dépasser le constat déjà connu de l’atonie de la profession sur le sujet.

L’étude souligne que prescrire la rénovation énergétique ne va pas de soi pour ces professionnels car au premier abord ils n’y ont pas intérêt : l’agent immobilier ne veut pas faire fuir l’acheteur avec de gros travaux, le notaire ne veut pas être pris pour un commerçant et le syndic ne veut pas prendre le risque de se mettre à dos des copropriétaires. Pourtant la recherche met aussi en avant des leviers pour convaincre ces professionnels de prendre leur place dans ce grand chantier de la rénovation énergétique : se différencier de la concurrence et se défendre face à l’ubérisation, jouer sa mission de « service public » et/ou un rôle dans la revalorisation du territoire, apporter une valeur ajoutée à ses clients à travers une vision patrimoniale de long terme….

Les résultats de ce travail ont été présentés lors de la session de décembre 2017 du Bureau du Plan Bâtiment Durable (PDB). Depuis plusieurs années, le PDB cherche à mobiliser les acteurs de l’immobilier à travers la signature de chartes (ex : charte des syndics« green deal » avec ORPI) . Par ailleurs, cette étude a débouché sur un groupe de travail avec les PTRE d’AuRA avec lesquelles nous allons développer des outils, en nous basant sur les méthodologies du design de services, pour mobiliser les professionnels de l’immobilier. Plusieurs concepts à destination des professionnels sont également testés dans le cadre de la démarche Expérénos de l’ADEME et du PDB (ex : VEFA Réno).

 

Gageons qu’avec tout cela les acteurs de l’immobilier ne resteront pas longtemps en dehors du coup !

(Re)vivez les méthodes de conception participative en logements collectifs

En juin 2017, dans le cadre des 4èmes Assises de l’Habitat de Leroy Merlin « Penser avec et faire ensemble : nouvelles co-opérations habitants – professionnels », j’ai organisé un atelier sur la conception participative dans l’habitat collectif. Cet atelier était l’occasion de restituer les résultats d’un projet de recherche que j’ai conduit avec le soutien de l’ADEME et Leroy Merlin Source, sur onze opérations de logements collectifs, rénovation et construction neuve, associant les futurs habitants aux choix de conception. Avec la complicité de six professionnels rencontrés dans le cadre de l’étude, j’ai proposé aux participants de jouer le rôle d’habitants. Le professionnel leur a demandé de travailler sur un scénario leur permettant de « vivre » l’expérience de la conception participative.

La note de restitution de l’atelier collaboratif vous permet ainsi de découvrir de manière vivante et illustrée les méthodologies de conception participative appliquées à l’habitat collectif, encore trop peu connues. Elle met également en valeur le travail d’innovation sociale de professionnels (architectes, accompagnateurs…) dans un secteur où l’on met trop en avant l’innovation technique. Enfin, cette note montre, s’il en était besoin, que la participation des habitants à la conception n’est pas réservée aux projets militants d’habitat participatif mais peut inspirer beaucoup plus largement les acteurs du monde du bâtiment et de l’habitat.

Le rapport d’étude ainsi que la synthèse sortiront début 2018, à suivre donc…

 

L’idéal-type du rationnement technique des usages de l’énergie à travers le cas des résidences sociales

Dans le cadre de ma participation au Master IBD de l’Ecole des Ponts j’ai eu la chance d’accompagner la réalisation d’une thèse professionnelle d’une exceptionnelle qualité. Elle a été réalisée par France Michel, dans le cadre de son poste à l’UNAFO, la fédération des acteurs du logement accompagné (résidences sociales). La qualité de ce travail démontre que les acteurs sociaux peuvent très bien s’approprier l’approche et les méthodes des sciences humaines et sociales pour produire des analyses sociologiques tout à fait pertinentes. Plus encore, leur connaissance du terrain devient un atout précieux à la fois pour mener l’enquête et pour accéder à la compréhension des logiques d’acteurs, à condition d’adopter une posture distanciée.

Cette enquête sociologique aboutit à plusieurs résultats importants sur le sujet des économies d’énergie dans les bâtiments. Celui qui m’a le plus marqué est la mise en lumière du rationnement technique des usages rendu visible par le contexte particulier des résidences sociales. France Michel le définit comme des « un bridage des usages par actions de limitation matérielle ayant pour but de stopper les consommations« , où une stratégie d’encadrement des pratiques incorporées dans la technique elle-même. Loin d’être exclusif au logement accompagné, j’ai pu constater que ce régime d’économie d’énergie est présent de manière beaucoup plus générale, que ce soit à travers la définition d’une température de consignes en chauffage collectif ou l’installation de serrure sur les fenêtres dans le cadre d’un CPE dans une école.

Je vous invite à prendre connaissance de ce travail qui vous fera connaitre l’univers particulier des résidences sociales sous l’angle des économies d’énergie.

  • Il démontre d’abord  la diversité des profils de locataires, le fait qu’il faut considérer les professionnels comme des usagers, et que la résidence et ses techniques comme un acteur à part entière de la situation.
  • Ensuite, France Michel décrit l’idéal type du rationnement technique dans ses différentes modalités, les représentations sous-jacentes sur le « gaspillages » et la « responsabilisation » des locataires.
  • Enfin, elle détaille les stratégies pour dépasser ce régime : plus individuelle avec l’information et la sensibilisation, plus collective en s’appuyant sur les temps de vie de la résidence. Celle qui semble avoir la plus grande portée est organisationnelle avec la mise en place d’un processus intégré et transversal centrée sur la gestion énergétique et les usages.

Vous pouvez télécharger :

Dix idées reçues à déconstruire sur la rénovation énergétique

La nouvelle arme de « massification de la rénovation énergétique » s’appelle Plateforme Territoriale de lajpg - 716.2 ko Rénovation Énergétique (PTRE). Cette version 2.0 des EIE de l’ADEME est en phase de déploiement un peu partout en France avec un triple objectif : accompagner les particuliers, mobiliser les professionnels, et favoriser l’accès aux financements. La Région Auvergne Rhône-Alpes a choisi de soutenir les collectivités qui se lancent dans la création d’une plateforme à travers la mise en place d’un « centre de ressources » qui doit permettre une mutualisation, donner accès à des expertises, et favoriser le partage des bonnes pratiques.

Nous participons à la création de ce centre de ressources avec une équipe composée de Viviane Hamon, Bérénice Le Fur et Damien Roffat, chargée d’éclairer les conditions du « passage à l’acte » en rénovation énergétique. La première étape de notre mission a consisté à faire un état de l’art « à dire d’experts » sur la décision de rénovation énergétique.  Il traite du processus de décision des ménages, de la segmentation du marché, de l’écosystème et ses effets de prescription, des pratiques d’auto-réhabilitation, et du marché de la copropriété dans ses spécificités.

Pour aborder le sujet nous avons recensé certaines idées reçues sur la rénovation énergétique, autrement dit une « doxa » qui ne résiste pas à l’épreuve du terrain, mais qui trop souvent oriente les acteurs sociaux sur le sujet. Je liste ici 10 de ces prénotions , qui sont contredites ou nuancées par les résultats des enquêtes qualitatives que nous avons réalisées. Êtes-vous prêts à changer de logiciel sur la rénovation énergétique ?

1. « Il faut développer le marché de la rénovation énergétique ». Si l’objectif est bien l’amélioration de la performance énergétique du parc des logements privés existants, il ne s’agit pas d’un marché en tant que tel car l’énergie n’est jamais la motivation première pour faire des travaux qui s’inscrivent toujours dans un projet plus global.

2. « Le marché de la rénovation énergétique est un marché de masse ». Oui pour des objectifs quantitatifs ambitieux, à condition d’avoir en tête qu’il n’y a pas de solutions uniques, que les freins et les leviers sont très différents en fonction des segments.

3. « Décider de rénover relève du passage à l’acte ». Non, la rénovation ne se décide pas sur un coup de tête, c’est une décision engageante qui est le résultat d’un long processus.

4. « La rénovation relève d’un décideur unique ». Non, rénover est toujours une aventure collective impliquant de nombreux acteurs, que ce soit un ménage ou une assemblée de copropriétaires, mais aussi tout un écosystème de prescription.

5. « Les particuliers manquent d’information sur la rénovation ». Il faut plutôt considérer qu’ils sont noyés dans une surabondance d’informations générales et que l’information pertinente reste une denrée rare. En outre aucun acteur ne peut avoir le monopole de l’information légitime.

6. « Les particuliers recherchent et ont besoin d’un accompagnement personnalisé ». L’accompagnateur se pense peut-être « unique » mais en réalité le ménage est multi-accompagné. Il souhaite conserver une autonomie dans son projet, et accorde surtout de l’importance au informations données par des pairs (entourage, bouche à oreille, « copain plombier »…).

7. « Le financement des travaux est le frein majeur pour les décisions de rénovation énergétique ». Ce sont plutôt les arbitrages de consommation qui n’y sont pas favorables, les bénéfices perçus étant insuffisants. En copropriété, l’absence de travail sur la communication peut faire un échouer un projet « parfait » sur le plan technico-économique.

8. « La rénovation est une affaire de professionnels ». Une rénovation, c’est avant tout un projet personnel. L’habitant reste au cœur du projet, comme le montrent les « leaders énergétiques » en copropriété, ou les particuliers qui font de l’auto-réhabilitation.

9. « Le professionnel n’est pas une courroie de transmission fiable ». Qu’on le veuille ou non, c’est vers eux que les particuliers se tournent principalement, que ce soit les artisans en maison individuelle ou les syndics en copropriété.

10. « L’offre intégrée est le principal levier de développement du marché ». Oui, c’est un levier mais il peine à trouver son marché en copropriété comme en maison individuelle. Plutôt que le financement, l’intégration de la diversité des compétences au sein d’une même offre / équipe, évite au particulier de faire lui-même la coordination entre les professionnels.

Vous trouverez plus de détail dans l’État de l’art, à la fois d’autres idées reçues mais surtout les constats basés sur les études sociologiques. Nous menons actuellement des investigations complémentaires pour compléter cet État de l’art : sur les professionnels de l’immobilier (syndics, notaires, agents immobiliers) mais aussi sur le rapport au confort des particuliers engagés dans des travaux. Ces documents seront mis en ligne d’ici la fin 2017.

Booster les idées sur la rénovation énergétique (ADEME 2017)

Le flux actuel des rénovations énergétiques reste encore en deçà des objectifs fixés par les pouvoirs publics. En 2014, on estime à 288 000 le nombre de rénovations « performantes » (OPEN campagne 2015), alors que l’objectif est de 500 000 en 2017. L’air du temps est au changement de paradigme afin de « booster » la rénovation énergétique, comme l’a montré le récent rapport du Plan Bâtiment Durable sur les « Nouvelles dynamiques de rénovation des logements ». En continuité,  l’ADEME a voulu de tester une nouvelle approche d’élaboration des politiques publiques, en se démarquant du traditionnel « groupe de travail d’experts ».

La démarche « Booster de la rénovation » est un atelier de créativité réunissant une trentaine de professionnels d’horizon très divers : développeur d’applications, communicant, psychologues et sociologues, financement, animateur scientifique, diagnostiqueur,  institutionnel, architecte, vendeur en magasin de bricolage… J’ai eu la chance de participer à l’initiation de la démarche et aux ateliers organisés par une brillante équipe de designers de services : Brice Dury, Norent Saray-Delabar, Frédérique Sonnet, Romain Thévenet.

Les ateliers ont débouché sur une cinquantaine de concepts originaux qui sont décrit et illustrés dans un cahier d’idées. Ils sont organisés en 6 axes avec à chaque fois un concept phare mis en avant :

  1. Faciliter et sécuriser les parcours de rénovation : un nouveau type de contrat d’achat immobilier en « VEFA réno »
  2. Mobiliser les lieux pour aller chercher de nouveaux publics : un « pop up réno » point info énergie délocalisé en magasin de bricolage
  3. Proposer de nouveaux modes de financement : le « tiers-payant artisan » où le ménage n’a plus à faire l’avance des aides
  4. Accompagner l’auto-rénovation : un « permis de construire en auto-rénovation » qui permet aux particuliers de bénéficier des aides
  5. Communiquer auprès du grand public : une « journée du patrimoine ordinaire » pour valoriser les rénovations de proximité
  6. Développer les compétences et connaissances sur la rénovation : une « page Facebook mini-réno » qui permette de partager les petits travaux et astuces a faible cout.

Mon coup de cœur personnel : le « bail réno » qui permet a un locataire d’obtenir une réduction de loyer par son propriétaire en échange de la réalisation de travaux dans son logement, sous la supervision d’un architecte du CAUE.

Ces idées sont avant tout des pistes de travail open source, elles ne sont pas suffisamment matures pour être appliquées telle qu’elle, certaines sont sans doute déjà mise en œuvre, et d’autres tout simplement irréalisables. Mais ce cahier d’idées démontre bien que l’on n’a pas tout essayé pour inciter à la rénovation énergétique. L’ADEME prévoit de lancer dans les prochains mois un « appel à expérimenter » afin de proposer un cadre pour tester la mise en œuvre de certaines de ces pistes.

 

Résultats de la recherche-action sur CUBE 2020 : une voie pour la transition énergétique des bâtiments tertiaires

Logo CUBE 2020Le secteur tertiaire représente une partie non négligeable des bâtiments français, mais la progression de sa performance énergétique reste limitée. Le levier réglementaire n’a pas encore été activé (même si un « décret tertiaire » est en préparation) et les mécanismes de marché sont insuffisants car l’énergie ne représente qu’une faible partie du compte de résultats des organisations. Dans ce contexte, comment amener les organisations à s’engager dans un processus de transition énergétique pour leurs bâtiments de bureau ? C’est à cette question que le concours d’économie d’énergie CUBE 2020 apporte une réponse, en proposant une démarche volontaire où les salariés sont en compétition pour réduire sur un an leur consommation d’énergie sans recourir à des travaux. CUBE 2020 est donc un dispositif qui se base sur l’empowerment comme levier d’économie d’énergie, c’est à dire qu’il mise sur l’autonomie des acteurs tout en proposant un cadre pour favoriser l’action.

I. Moussaoui
I. Moussaoui

Dans le cadre de l’APR « Vers des bâtiments responsables à l’horizon 2020 » de l’ADEME, nous avons mené un projet de recherche-action, avec l’IFPEB (organisateur du concours) et EDF R&D. L’idée centrale du projet est de réaliser un retour d’expérience approfondi sur la première édition du concours, afin d’inspirer la définition de pistes d’actions favorisant la transition énergétique d’une organisation et plus généralement une stratégie nationale pour le secteur tertiaire. Nous publions les résultats de la phase recherche qui se base sur une étude qualitative et quantitative auprès des organisations candidates. Avec l’anthropologue Isabelle Moussaoui nous avons mené l’enquête auprès des organisateurs, et bien sûr des entreprises candidates ; tandis que la psycho-sociologue Delphine Labbouz-Henry a réalisé un questionnaire auprès des occupants des bâtiments participants. Le rapport complet ainsi que les pistes d’actions seront disponibles en septembre 2016.

Article : Les dynamiques sociales de rénovation énergétique dans l’habitat privé (2016)

La « rénovation énergétique » est un objectif des politiques publiques depuis plusieurs années, mais elle est ne décolle pas dans l’habitat privé (maisons individuelles et copropriétés). En effet, les incitations économiques ne sont pas un levier suffisant pour enclencher des décisions de travaux. C’est sur la base de ce constat que le Plan Bâtiment Durable a lancé en mars 2016 un groupe de travail (GT) intitulé « Nouvelles dynamiques de rénovation des logements«  dont l’objectif est de « proposer de nouveaux leviers pour entrainer les ménages et la filière à s’engager dans un dynamique de massification de la rénovation« . Cette initiative va dans le bon sens car l’idée de départ est bien de partir des logiques du consommateur pour construire de nouveaux dispositifs permettant de susciter « l’envie de rénover« .

Les deux présidents de ce GT, Frédéric Denisart (Ordre des architectes) et Jean-Pascal Chirat (Saint-Gobain) ont fait un appel à contribution auquel j’ai décidé de répondre en résumant ma vision de la rénovation énergétique. Je propose donc un article de 10 pages synthétisant de manière vulgarisée les principaux constats des études sociologiques sur la rénovation énergétique de ces dernières années. En effet, avant de pouvoir identifier de « nouvelles » dynamiques il m’a semblé utile de faire un point sur les dynamiques sociales existantes. Toutefois, pour remplir son objectif le GT devra relever un défi méthodologique car on peut s’interroger sur le fait qu’un « appel à contribution » suffise à l’identification de nouveaux leviers ?

Quelle appropriation des enquêtes sociologiques par les décideurs et les professionnels ?

Dans cet article que nous avons coécrit avec Stéphane Labranche et Vincent Renauld, nous avons souhaité revenir sur l’appropriation des résultats de certaines de nos enquêtes par les décideurs et les professionnels. Il fait suite à une intervention à trois voies lors du séminaire ACDD organisé en décembre 2014 à la Sorbonne « Recherche appliquée en SHS et acceptabilité du développement durable ». Notre réflexion tente de prendre du recul sur des controverses qui ont émergé ces dernières années autour des résultats de la sociologie de l’énergie, et de faire apparait la diversité de leurs usages par les acteurs sociaux.

Pour télécharger l’article : BRISEPIERRE G., LABRANCHE S., RENAUD V., Renverser la question de l’acceptabilité sociale. Modes de réception par les professionnels et décideurs des enquêtes sociologiques sur les projets urbains, 2015.

Résumé : La notion d’acceptabilité sociale porte habituellement sur les populations concernées par des projets. Dans cet article, nous proposons de renverser la question en nous intéressant à la réception des enquêtes sociologiques par les porteurs de ces projets. Notre réflexion s’appuie sur le croisement de trois études sociologiques de terrain. Ces études s’intéressent à des projets urbains du territoire grenoblois dont le point de départ est une interrogation sur leur acceptabilité sociale par les populations : une zone action prioritaire sur l’air, des bâtiments basse-consommations (un HLM et une copropriété). Pour chacun des trois cas les auteurs présentent respectivement le contexte de l’étude, les principaux résultats, et surtout les réactions des décideurs et professionnels à l’exposé de ces résultats. Le croisement de ces témoignages permet d’aboutir à une typologie des modes de réception des enquêtes sociologiques par les acteurs sociaux. L’instrumentalisation où les résultats viennent conforter les stratégies existantes, la controverse quand les études conduisent à des prises de position multiples, l’innovation quand la recherche participe à l’élaboration de nouvelles pratiques professionnelles. Cette pluralité des formes d’appropriation des connaissances sur les populations concernées par les projets montre que le problème de l’acceptabilité sociale se pose également pour les acteurs porteurs de ces projets.