Dix idées reçues à déconstruire sur la rénovation énergétique

La nouvelle arme de « massification de la rénovation énergétique » s’appelle Plateforme Territoriale de lajpg - 716.2 ko Rénovation Énergétique (PTRE). Cette version 2.0 des EIE de l’ADEME est en phase de déploiement un peu partout en France avec un triple objectif : accompagner les particuliers, mobiliser les professionnels, et favoriser l’accès aux financements. La Région Auvergne Rhône-Alpes a choisi de soutenir les collectivités qui se lancent dans la création d’une plateforme à travers la mise en place d’un « centre de ressources » qui doit permettre une mutualisation, donner accès à des expertises, et favoriser le partage des bonnes pratiques.

Nous participons à la création de ce centre de ressources avec une équipe composée de Viviane Hamon, Bérénice Le Fur et Damien Roffat, chargée d’éclairer les conditions du « passage à l’acte » en rénovation énergétique. La première étape de notre mission a consisté à faire un état de l’art « à dire d’experts » sur la décision de rénovation énergétique.  Il traite du processus de décision des ménages, de la segmentation du marché, de l’écosystème et ses effets de prescription, des pratiques d’auto-réhabilitation, et du marché de la copropriété dans ses spécificités.

Pour aborder le sujet nous avons recensé certaines idées reçues sur la rénovation énergétique, autrement dit une « doxa » qui ne résiste pas à l’épreuve du terrain, mais qui trop souvent oriente les acteurs sociaux sur le sujet. Je liste ici 10 de ces prénotions , qui sont contredites ou nuancées par les résultats des enquêtes qualitatives que nous avons réalisées. Êtes-vous prêts à changer de logiciel sur la rénovation énergétique ?

1. « Il faut développer le marché de la rénovation énergétique ». Si l’objectif est bien l’amélioration de la performance énergétique du parc des logements privés existants, il ne s’agit pas d’un marché en tant que tel car l’énergie n’est jamais la motivation première pour faire des travaux qui s’inscrivent toujours dans un projet plus global.

2. « Le marché de la rénovation énergétique est un marché de masse ». Oui pour des objectifs quantitatifs ambitieux, à condition d’avoir en tête qu’il n’y a pas de solutions uniques, que les freins et les leviers sont très différents en fonction des segments.

3. « Décider de rénover relève du passage à l’acte ». Non, la rénovation ne se décide pas sur un coup de tête, c’est une décision engageante qui est le résultat d’un long processus.

4. « La rénovation relève d’un décideur unique ». Non, rénover est toujours une aventure collective impliquant de nombreux acteurs, que ce soit un ménage ou une assemblée de copropriétaires, mais aussi tout un écosystème de prescription.

5. « Les particuliers manquent d’information sur la rénovation ». Il faut plutôt considérer qu’ils sont noyés dans une surabondance d’informations générales et que l’information pertinente reste une denrée rare. En outre aucun acteur ne peut avoir le monopole de l’information légitime.

6. « Les particuliers recherchent et ont besoin d’un accompagnement personnalisé ». L’accompagnateur se pense peut-être « unique » mais en réalité le ménage est multi-accompagné. Il souhaite conserver une autonomie dans son projet, et accorde surtout de l’importance au informations données par des pairs (entourage, bouche à oreille, « copain plombier »…).

7. « Le financement des travaux est le frein majeur pour les décisions de rénovation énergétique ». Ce sont plutôt les arbitrages de consommation qui n’y sont pas favorables, les bénéfices perçus étant insuffisants. En copropriété, l’absence de travail sur la communication peut faire un échouer un projet « parfait » sur le plan technico-économique.

8. « La rénovation est une affaire de professionnels ». Une rénovation, c’est avant tout un projet personnel. L’habitant reste au cœur du projet, comme le montrent les « leaders énergétiques » en copropriété, ou les particuliers qui font de l’auto-réhabilitation.

9. « Le professionnel n’est pas une courroie de transmission fiable ». Qu’on le veuille ou non, c’est vers eux que les particuliers se tournent principalement, que ce soit les artisans en maison individuelle ou les syndics en copropriété.

10. « L’offre intégrée est le principal levier de développement du marché ». Oui, c’est un levier mais il peine à trouver son marché en copropriété comme en maison individuelle. Plutôt que le financement, l’intégration de la diversité des compétences au sein d’une même offre / équipe, évite au particulier de faire lui-même la coordination entre les professionnels.

Vous trouverez plus de détail dans l’État de l’art, à la fois d’autres idées reçues mais surtout les constats basés sur les études sociologiques. Nous menons actuellement des investigations complémentaires pour compléter cet État de l’art : sur les professionnels de l’immobilier (syndics, notaires, agents immobiliers) mais aussi sur le rapport au confort des particuliers engagés dans des travaux. Ces documents seront mis en ligne d’ici la fin 2017.

Booster les idées sur la rénovation énergétique (ADEME 2017)

Le flux actuel des rénovations énergétiques reste encore en deçà des objectifs fixés par les pouvoirs publics. En 2014, on estime à 288 000 le nombre de rénovations « performantes » (OPEN campagne 2015), alors que l’objectif est de 500 000 en 2017. L’air du temps est au changement de paradigme afin de « booster » la rénovation énergétique, comme l’a montré le récent rapport du Plan Bâtiment Durable sur les « Nouvelles dynamiques de rénovation des logements ». En continuité,  l’ADEME a voulu de tester une nouvelle approche d’élaboration des politiques publiques, en se démarquant du traditionnel « groupe de travail d’experts ».

La démarche « Booster de la rénovation » est un atelier de créativité réunissant une trentaine de professionnels d’horizon très divers : développeur d’applications, communicant, psychologues et sociologues, financement, animateur scientifique, diagnostiqueur,  institutionnel, architecte, vendeur en magasin de bricolage… J’ai eu la chance de participer à l’initiation de la démarche et aux ateliers organisés par une brillante équipe de designers de services : Brice Dury, Norent Saray-Delabar, Frédérique Sonnet, Romain Thévenet.

Les ateliers ont débouché sur une cinquantaine de concepts originaux qui sont décrit et illustrés dans un cahier d’idées. Ils sont organisés en 6 axes avec à chaque fois un concept phare mis en avant :

  1. Faciliter et sécuriser les parcours de rénovation : un nouveau type de contrat d’achat immobilier en « VEFA réno »
  2. Mobiliser les lieux pour aller chercher de nouveaux publics : un « pop up réno » point info énergie délocalisé en magasin de bricolage
  3. Proposer de nouveaux modes de financement : le « tiers-payant artisan » où le ménage n’a plus à faire l’avance des aides
  4. Accompagner l’auto-rénovation : un « permis de construire en auto-rénovation » qui permet aux particuliers de bénéficier des aides
  5. Communiquer auprès du grand public : une « journée du patrimoine ordinaire » pour valoriser les rénovations de proximité
  6. Développer les compétences et connaissances sur la rénovation : une « page Facebook mini-réno » qui permette de partager les petits travaux et astuces a faible cout.

Mon coup de cœur personnel : le « bail réno » qui permet a un locataire d’obtenir une réduction de loyer par son propriétaire en échange de la réalisation de travaux dans son logement, sous la supervision d’un architecte du CAUE.

Ces idées sont avant tout des pistes de travail open source, elles ne sont pas suffisamment matures pour être appliquées telle qu’elle, certaines sont sans doute déjà mise en œuvre, et d’autres tout simplement irréalisables. Mais ce cahier d’idées démontre bien que l’on n’a pas tout essayé pour inciter à la rénovation énergétique. L’ADEME prévoit de lancer dans les prochains mois un « appel à expérimenter » afin de proposer un cadre pour tester la mise en œuvre de certaines de ces pistes.

 

Résultats de la recherche-action sur CUBE 2020 : une voie pour la transition énergétique des bâtiments tertiaires

Logo CUBE 2020Le secteur tertiaire représente une partie non négligeable des bâtiments français, mais la progression de sa performance énergétique reste limitée. Le levier réglementaire n’a pas encore été activé (même si un « décret tertiaire » est en préparation) et les mécanismes de marché sont insuffisants car l’énergie ne représente qu’une faible partie du compte de résultats des organisations. Dans ce contexte, comment amener les organisations à s’engager dans un processus de transition énergétique pour leurs bâtiments de bureau ? C’est à cette question que le concours d’économie d’énergie CUBE 2020 apporte une réponse, en proposant une démarche volontaire où les salariés sont en compétition pour réduire sur un an leur consommation d’énergie sans recourir à des travaux. CUBE 2020 est donc un dispositif qui se base sur l’empowerment comme levier d’économie d’énergie, c’est à dire qu’il mise sur l’autonomie des acteurs tout en proposant un cadre pour favoriser l’action.

I. Moussaoui
I. Moussaoui

Dans le cadre de l’APR « Vers des bâtiments responsables à l’horizon 2020 » de l’ADEME, nous avons mené un projet de recherche-action, avec l’IFPEB (organisateur du concours) et EDF R&D. L’idée centrale du projet est de réaliser un retour d’expérience approfondi sur la première édition du concours, afin d’inspirer la définition de pistes d’actions favorisant la transition énergétique d’une organisation et plus généralement une stratégie nationale pour le secteur tertiaire. Nous publions les résultats de la phase recherche qui se base sur une étude qualitative et quantitative auprès des organisations candidates. Avec l’anthropologue Isabelle Moussaoui nous avons mené l’enquête auprès des organisateurs, et bien sûr des entreprises candidates ; tandis que la psycho-sociologue Delphine Labbouz-Henry a réalisé un questionnaire auprès des occupants des bâtiments participants. Le rapport complet ainsi que les pistes d’actions seront disponibles en septembre 2016.

Article : Les dynamiques sociales de rénovation énergétique dans l’habitat privé (2016)

La « rénovation énergétique » est un objectif des politiques publiques depuis plusieurs années, mais elle est ne décolle pas dans l’habitat privé (maisons individuelles et copropriétés). En effet, les incitations économiques ne sont pas un levier suffisant pour enclencher des décisions de travaux. C’est sur la base de ce constat que le Plan Bâtiment Durable a lancé en mars 2016 un groupe de travail (GT) intitulé « Nouvelles dynamiques de rénovation des logements«  dont l’objectif est de « proposer de nouveaux leviers pour entrainer les ménages et la filière à s’engager dans un dynamique de massification de la rénovation« . Cette initiative va dans le bon sens car l’idée de départ est bien de partir des logiques du consommateur pour construire de nouveaux dispositifs permettant de susciter « l’envie de rénover« .

Les deux présidents de ce GT, Frédéric Denisart (Ordre des architectes) et Jean-Pascal Chirat (Saint-Gobain) ont fait un appel à contribution auquel j’ai décidé de répondre en résumant ma vision de la rénovation énergétique. Je propose donc un article de 10 pages synthétisant de manière vulgarisée les principaux constats des études sociologiques sur la rénovation énergétique de ces dernières années. En effet, avant de pouvoir identifier de « nouvelles » dynamiques il m’a semblé utile de faire un point sur les dynamiques sociales existantes. Toutefois, pour remplir son objectif le GT devra relever un défi méthodologique car on peut s’interroger sur le fait qu’un « appel à contribution » suffise à l’identification de nouveaux leviers ?

Quelle appropriation des enquêtes sociologiques par les décideurs et les professionnels ?

Dans cet article que nous avons coécrit avec Stéphane Labranche et Vincent Renauld, nous avons souhaité revenir sur l’appropriation des résultats de certaines de nos enquêtes par les décideurs et les professionnels. Il fait suite à une intervention à trois voies lors du séminaire ACDD organisé en décembre 2014 à la Sorbonne « Recherche appliquée en SHS et acceptabilité du développement durable ». Notre réflexion tente de prendre du recul sur des controverses qui ont émergé ces dernières années autour des résultats de la sociologie de l’énergie, et de faire apparait la diversité de leurs usages par les acteurs sociaux.

Pour télécharger l’article : BRISEPIERRE G., LABRANCHE S., RENAUD V., Renverser la question de l’acceptabilité sociale. Modes de réception par les professionnels et décideurs des enquêtes sociologiques sur les projets urbains, 2015.

Résumé : La notion d’acceptabilité sociale porte habituellement sur les populations concernées par des projets. Dans cet article, nous proposons de renverser la question en nous intéressant à la réception des enquêtes sociologiques par les porteurs de ces projets. Notre réflexion s’appuie sur le croisement de trois études sociologiques de terrain. Ces études s’intéressent à des projets urbains du territoire grenoblois dont le point de départ est une interrogation sur leur acceptabilité sociale par les populations : une zone action prioritaire sur l’air, des bâtiments basse-consommations (un HLM et une copropriété). Pour chacun des trois cas les auteurs présentent respectivement le contexte de l’étude, les principaux résultats, et surtout les réactions des décideurs et professionnels à l’exposé de ces résultats. Le croisement de ces témoignages permet d’aboutir à une typologie des modes de réception des enquêtes sociologiques par les acteurs sociaux. L’instrumentalisation où les résultats viennent conforter les stratégies existantes, la controverse quand les études conduisent à des prises de position multiples, l’innovation quand la recherche participe à l’élaboration de nouvelles pratiques professionnelles. Cette pluralité des formes d’appropriation des connaissances sur les populations concernées par les projets montre que le problème de l’acceptabilité sociale se pose également pour les acteurs porteurs de ces projets.