Le « passeport » : chaînon manquant de la rénovation énergétique en maison individuelle ?

Alors que le marché de la rénovation des maisons est substantiel, l’embarquement des travaux de rénovation énergétique reste aujourd’hui très limité (voir OPEN 2015). En maison individuelle, la décision d’amélioration énergétique des particuliers est coincée dans un triangle : 1) un DPE obligatoire qui n’a pas été conçu pour se projeter dans des travaux d’amélioration énergétique et dont la fiabilité est remise en cause, 2) des devis d’entreprise qui sont forcément orientés par leur offre technique, le label RGE ayant montré des limites sur la prescription d’une approche globale, 3) un accès au conseil professionnel très restreint car : le prix de l’intervention d’un architecte est dissuasif, les bureaux d’études ne sont pas présents sur le marché de la maison, et le recours aux PTRE ne fait pas encore partie des réflexes des français.

Il manque visiblement un outil de conseil simple et à prix abordable pour renseigner les propriétaires qui souhaitent faire des travaux sur le potentiel d’amélioration énergétique de leur maison. C’est ce constat fait dans un rapport de The Shift Project en 2014 qui a conduit un consortium d’entreprises a créer en 2016 l’association Expérience P2E ayant vocation à concevoir et expérimenter un « passeport d’efficacité énergétique ». Le principe de base est de développer un outil d’audit permettant de faire des préconisations de travaux respectant une trajectoire BBC compatible sans en passer par le calcul thermique, à travers un système de « combinatoires de performance énergétique ».

Après une phase de prototypage et afin d’éprouver l’outil, une expérimentation a été lancée auprès d’une centaine de propriétaires de maisons, avec l’appui de 30 professionnels dit « passeporteurs » (architectes, conseillers info énergie, bureaux d’études…). Benoit Montels, le chef de projet, et son acolyte Guilaume Piaton, ont ensuite fait appel a moi pour les aider à construire une démarche de retour d’expérience dans le cadre d’une prestation d’assistance méthodologique. Nous avons construit ensemble deux questionnaires en ligne qui ont permis d’interroger les propriétaires comme les « passeporteurs » sur leur perception et leurs usages de l’outil, afin d’en tirer les enseignements pour une deuxième version.

Les résultats de cette étude ont été présentés lors d’une conférence que vous pouvez revoir en vidéo, le rapport et la synthèse sont aussi disponibles en PDF. Les enseignements clés de ce retour d’expérience sont :

  • Les participants à cette expérimentation sont déjà sensibilisés à la rénovation énergétique : les particuliers ont été recrutés parmi les salariés de grandes entreprises du secteur, et les professionnels sont des volontaires indemnisés dans une logique de positionnement et de développement du marché de la rénovation énergétique. Cela suppose une prudence dans la généralisation des résultats du REX.
  • Au delà de l’outil, le passeport apparaît comme une démarche dont la valeur réside dans la mise en relation entre un particulier et un « passeporteur » qui va se rendre sur place et délivrer un conseil indépendant. Les échanges avec le professionnel ont au moins autant d’importance que les informations contenues dans la synthèse, qui donne souvent lieu à un nouveau contact post-visite et d’explication.
  • Plus que les « économies d’énergie », ce qui va intéresser les propriétaires ce sont les informations sur les coûts de travaux. En réalité le « passeport » est réapproprié par les particuliers comme un outil de gestion patrimoniale qui comble un déficit d’information technique sur l’état de sa maison et permet de projeter les travaux dans l’avenir.
  • Si le « passeport » ne fait pas naître une envie de travaux, il aide ceux qui ont une idée de travaux à passer au projet, et en particulier incite à embarquer la performance énergétique dans ce projet (augmentation des performances, approche globale…). En revanche, il ne suffit pas pour entraîner le passage à l’acte, il reste à combler le montage financier et la mise en relation avec les professionnels.
  • Le consentement à payer des particuliers n’est pas nul mais il reste trés faible : 100 € environ. Du côté des professionnels, le passeport peut difficilement rentrer dans une démarche de pure prospection commerciale, et ils estiment un prix acceptable autour de 400 €. Cela pose donc la question du modèle économique et de la possibilité de recourir au moins partiellement à un financement public.

Même s’ils ne sont pas généralisables, ces quelques résultats sont un indicateur du potentiel des audits légers à l’échelle des logements qui pourraient être portés par divers acteurs privés ou publics. Une autre phase de l’expérimentation P2E est en cours dans lesquels les passeports vont être proposés et réalisés par des PTRE. Par ailleurs, deux autres expérimentations dans les territoires tendent à confirmé l’intérêt de ces audits légers auprès d’un public de professionnels de l’immobilier (Préco’immo porté par Hespul en région AURA, et les simulations gratuites réalisées par Oktave en Alsace).

Des réflexions sont en cours sur une révision du DPE, s’il peut sans doute être amélioré il doit rester accessible car il est obligatoire dans toutes les transactions. Il y a sans doute aussi de la place pour un outil de projection vers des travaux avec embarquement de la performance énergétique, obligatoires dans le cas des plus mauvaises notes de DPE et subventionnés dans les autres. Cela rejoint notamment la proposition faite par le CGEDD dans son dernier rapport sur le financement de la rénovation énergétique qui préconise de rendre éligible les audits aux aides, gageons que cela soit pris en compte dans le cadre du Plan de Rénovation Énergétique à venir. Il y a aussi et surtout un enjeu à fournir aux professionnels (architectes et bureaux d’études) ainsi qu’aux PTRE en cours de mise en route un outil qui puisse leur permettre d’aller à la rencontre des particuliers en maison individuelle et de faire enfin émerger le marché de la rénovation énergétique !

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