Article dans Libération sur les transféreurs (15 juillet 2019)

Le quotidien Libération pubie un article sur les « transféreurs » issus de mon étude de 2018. L’article reproduit ci-dessous peut être téléchargé en PDF consulté directement en ligne ici

Ces salariés qui se mobilisent pour diffuser leurs pratiques écolos au bureau

Par Sophie Kloetzli — 

On les appelle les «transféreurs». Ecolos à la maison, ils tentent de verdir les habitudes de leurs collègues de bureau. Des gestes pas forcément évidents à adopter dans certaines entreprises où le «zéro déchet» n’est pas toujours la priorité.

En 2016, Lara Laugar a instauré une tradition entre collègues, aussi verte que conviviale. Tous les mercredis, c’est «midi zéro déchet» : l’équipe du bureau d’études Sénova (engagé dans la transition écologique des bâtiments), à Paris, apporte son repas qu’elle déguste avec de la vaisselle réutilisable, ou file au resto japonais pour aller remplir son tupperware de sushis. «J’ai parlé à mes collègues de ma réduction des déchets à titre personnel, et j’ai essayé de les sensibiliser à la question. J’ai aussi mis en place des ateliers entre 12 et 14 heures sur les réflexes « zéro déchet » sur les thèmes suivants : comment remplacer les produits du quotidien gourmands en emballage par des alternatives plus propres ? Comment fabriquer soi-même ses produits ménagers ?» raconte cette femme de 25 ans, qui s’est engagée, par le passé, dans l’association Zero Waste France«Une bonne partie de mes collègues ont pris l’habitude d’apporter leur propre récipient quand ils vont chercher à manger dans les restos du coin le midiou bien de préparer eux-mêmes leur repas, et cela toute la semaine.»

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Lara Laugar fait partie de ceux qu’on appelle, dans le jargon sociologique, les «transféreurs». Un néologisme inventé par les sociologues Gaëtan Brisepierre et Anne Desrues, qui ont consacré une étude au sujet en 2018, pour désigner les individus désireux d’exporter leurs habitudes domestiques écolos au bureau. A lire leur rapport, ce type de profil est «assez courant» dans les organisations, mais relativement peu connu et reconnu. Pourtant, leur pratique de transfert relève d’une réaction somme toute logique : n’est-il pas frustrant de pratiquer le zéro déchet chez soi, et de voir, une fois au bureau, des tonnes de papier gaspillées, le tri sélectif bâclé (alors qu’il est obligatoire depuis mars 2016 dans une grande partie des entreprises) ?

La question, relèvent les sociologues, serait générationnelle : «Le transfert de pratiques environnementales est révélateur d’une recherche croissante chez les nouvelles générations de cohérence entre sphères domestique et professionnelle. Il porte aussi une vision du lieu de travail non plus seulement comme espace productif mais aussi comme lieu de consommation, voire de « surconsommation ».» D’après l’Agence de l’environnement, un salarié du tertiaire produit en effet 120 à 140 kilos de déchets annuels au bureau, dont trois quarts de papier.

«Démarche bienveillante»

Chronophage voire éprouvant, le rôle – la plupart du temps informel – de transféreur n’est pas toujours facile à porter. Si «les « midis zéro déchet » ont créé du lien et de la complicité»,Lara Laugar se souvient des «réticences» de certains collègues qui «ne voyaient pas l’intérêt de la chose au départ», mais qui, pour la plupart, «ont aujourd’hui intégré ces habitudes». Une victoire qu’elle n’a pas forcément l’énergie de répéter seule au fur et à mesure que s’agrandit l’équipe. Heureusement, certains de ses collègues ont pris le relais pour la soutenir. L’idée n’est pas de forcer ou de culpabiliser, mais de sensibiliser sur des petits gestes du quotidien : «Si une personne n’adhère pas à la démarche, c’est dommage, mais l’idée est que cette dernière soit bienveillante.»

Pour augmenter les chances de voir aboutir ses initiatives, un transféreur a tout intérêt à bien s’entourer. «Ce qui marche le mieux dans les entreprises que nous avons suivies, c’est de constituer un groupe de travail qui réunit si possible des personnes de différents services et à des postes hiérarchiques variés», appuie Pauline Debrabandere, chargée de mission au sein de l’association Zero Waste France, qui a accompagné une trentaine d’entreprises dans la mise en œuvre de la démarche zéro déchet en 2018. C’est la stratégie qu’a adoptée Julie Raphanel, 30 ans, adjointe à la direction du pôle client d’Enercoop, un fournisseur d’électricité d’origine renouvelable : «J’utilise un lombricomposteur chez moi, j’ai donc instauré cette habitude au bureau en regroupant quatre ou cinq référents. J’ai aussi amené une planche à tisser des éponges réutilisables, que j’ai mise à disposition de tout le monde.»

Dans l’intérêt des entreprises

Il faut dire qu’évoluer dans une boîte engagée pour la protection de l’environnement, ça aide. Créée entre autres par Greenpeace et Biocoop, Enercoop «laisse beaucoup de place aux initiatives personnelles», y compris sur le temps de travail, poursuit Julie Raphanel en évoquant pêle-mêle écocups, papier recyclé, café bio et équitable et récipients réutilisables pour le déjeuner. Plus généralement, les petites équipes sont plus faciles à convertir que les grandes «car les noyaux durs d’écosensibles sont plus faciles à constituer», poursuit Pauline Debrabandere.

Certaines grandes structures dont l’activité principale n’a pas grand-chose à voir avec la transition écologique parviennent néanmoins à fédérer des communautés autour des enjeux environnementaux. C’est le cas d’Orange, qui titille la fibre écologique de ses 100 000 salariés français à travers son réseau social interne, Orange Plazza, explique Margaux Cals, 29 ans. Début juillet, elle s’empare, avec les autres membres du comité éditorial du réseau social, du défi #Trashtag (ramassage de déchet dans l’espace public), en vogue sur les réseaux sociaux. «On s’est dit : pourquoi ne pas suivre cette tendance pour mobiliser ? Un lundi matin, on est allés ramasser des déchets dans les rues du XVarrondissement de Paris et on s’est filmés rapidement [la vidéo est disponible sur Twitter]. On a eu beaucoup de retours de collègues qui disent qu’ils vont le faire avec leur équipe.»

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De quoi faire d’une pierre trois coups : un «moment de convivialité» doublé d’un «petit coup de pouce pour la planète» et pour l’image de l’entreprise, le tout à peu de frais. «Quand le management a vu ça, ils étaient très enthousiastes. Cela ne coûte rien, et c’est un sujet qui anime les gens, qui parle à tous.»Pauline Debrabandere confirme : «Ce n’est pas toujours facile de travailler pour une grande entreprise polluante, c’est aussi dans l’intérêt de l’entreprise que les salariés se sentent bien au travail.» Et se déculpabilisent un peu.

Un rôle à officialiser ?

Mais l’écologie ne se limite pas à la réduction des déchets ou à leur recyclage. Et malgré toute leur bonne volonté, les premiers de cordée écolos se heurtent parfois à des obstacles trop grands. Mettre en place un compost, installer des panneaux photovoltaïques sur le toit et verdir les espaces font partie des ambitions avortées de Julie Raphanel. «Enercoop est locataire, et les propriétaires des lieux ne nous laissent pas aménager l’espace en fonction», déplore-t-elle. Du coup, les salariés doivent ruser : «Une partie d’entre nous ramène le marc du café pour le composter à la maison.»

Sans doute vaudrait-il la peine d’officialiser ce rôle pour lui donner plus de poids ? C’est ce que suggèrent Gaëtan Brisepierre et Anne Desrues dans leur étude : «Sur le plan des organisations, le transfert pourrait servir de base à un changement de posture de la fonction RSE [responsabilité sociale des entreprises] passant d’une fonction de stratège qui initie des actions, avec souvent des difficultés de portage, à un rôle de coach qui accompagne les initiatives des salariés pour les outiller et les diffuser.» Transféreur, un métier d’avenir ?

Article sur les « transféreurs » dans SLATE / Korii (juillet 2019)

Le webjournal Slate.fr Korii pubie un article sur les « transféreurs » issus de mon étude de 2018. Céline Husétowski, la journaliste, est allée interwiever des enquêtés, afin de d’écrie cet article original.

L’article peut être consulté directement en ligne : https://korii.slate.fr/et-caetera/entreprise-transfereurs-ecologie-sociologie-developpement-durable-lieu-travail

Les «transféreurs», ces écolos qui imposent leurs pratiques au boulot

Pour certain·es salarié·es, revoir ses habitudes à la maison ne suffit pas: il faut aussi sensibiliser au développement durable sur son lieu de travail.

Lorraine* est manager dans le secteur de la logistique. Son métier n’a rien à voir avec l’écologie et pourtant, elle est devenue la référente zéro papier pour son entreprise.

Pour le sociologue Gaëtan Brisepierre, à l’origine du terme de «transféreur» et auteur avec Anne Desrues d’une étude sur le sujet«ceux qui transfèrent leurs pratiques écologiques au bureau n’ont pas nécessairement un métier lié à l’écologie, mais vivent une rupture à un moment dans leur vie qui modifie leur comportement».

«Ça peut être un changement de poste, un déménagement de bureau, un changement fort dans la vie personnelle qui amène à chercher du sens dans ses pratiques», précise-t-il.

Dissonance cognitive

Après son divorce et la lecture du livre Zéro déchet, Lorraine a revu toutes ses habitudes. Elle a commencé à acheter en vrac, investi dans des composteurs et réduit sa consommation d’énergie. «Je me suis rendue compte que finalement, on n’avait pas besoin d’être en T-shirt à la maison en hiver», plaisante-t-elle.

Au fur et à mesure de sa transformation, elle s’est sentie de plus en plus en décalage par rapport aux pratiques de consommation de son entreprise.

«À un moment, la façon dont on vit au travail et celle dont on vit chez soi seront trop différentes, et cela va créer un problème de sens dans son travail.»

GAËTAN BRISEPIERRE, SOCIOLOGUE

«J’ai finalement décidé de faire comme à la maison, raconte-t-elle, et j’ai apporté ma serviette à main pour les toilettes, ma gourde et ma serviette en tissu pour la cantine. Puis progressivement, j’ai essayé de faire changer les mentalités sur la consommation de papier.»

Un nombre croissant de salarié·es vivraient comme Lorraine cette dissonance cognitive. «À un moment, la façon dont on vit au travail et celle dont on vit chez soi seront trop différentes, et cela va créer un problème de sens dans son travail», analyse Gaëtan Brisepierre.

A côté de son travail, Lorraine s’est investie dans l’associatif et forme des volontaires au zéro déchet. Selon le sociologue, elle fait partie du segment de la population qui porte le changement: «Elle a un profil de militant, c’est celui que l’on rencontre le plus souvent chez les transféreurs en entreprise.»

«C’est souvent une personne très investie qui va venir en vélo, va essayer de fabriquer ses produits d’entretien elle-même, avoir un potager ou s’engager dans une association», décrit-il.

Motivations financières

Sur le lieu de travail, la priorité reste avant tout les objectifs professionnels, ceux listés dans la fiche de poste. Le personnel n’est pas intéressé sur les éventuelles économies d’énergie, contrairement au domicile, où tout centime économisé a un impact en fin de mois.

«Quand vous faites des économies d’énergie ou de papier, ça se répercute sur le budget, mais ça n’a pas d’impact sur le salaire», relève Gaëtan Brisepierre. Certains transféreurs choisissent alors de s’attaquer au porte-monnaie pour faire évoluer les mentalités.

L’un des plus importants postes de dépenses pour les salarié·es réside dans leur véhicule personnel, souvent une voiture. En 2016, la voiture personnelle de Paulo De Araujo, ingénieur en électronique chez Airbus, tombe en panne: c’est le déclic.

Avec un simple e-mailing, il regroupe proches et collègues pour obtenir un prix de groupe auprès d’un concessionnaire spécialisé dans les voitures électriques. Un premier succès pour l’ingénieur, dont l’action permet de faire changer les habitudes des employé·es sans aucune intervention de l’entreprise.

En 2017, le décret relatif à l’autoconsommation d’électricité favorise l’installation de panneaux solaires. Paulo De Araujo voit une nouvelle opportunité de participer à la transition écologique.

Sur son temps personnel, il renouvelle l’expérience mais professionnalise cette fois sa communication pour toucher plus de monde. «Dans une entreprise, certains ont des compétences, et c’est bien de les utiliser pour la communauté», s’enthousiasme-t-il.

Avec un autre collègue, l’ingénieur se rapproche de l’association de développement durable d’Airbus, Iodepour l’accompagner dans son projet. Il applique une méthodologie classique d’appel d’offres pour sélectionner une entreprise et organise des sessions d’information pour les collègues intéressé·es.

Finalement, plus de 220 personnes adhèrent au projet et s’équipent de panneaux solaires, pouvant servir à recharger les batteries de leur voiture ou produire l’électricité de leur maison.

«Grâce à cette campagne, on a fait sauter plein de freins psychologiques, se félicite Paulo De Araujo. Avant, beaucoup de gens n’osaient pas aller vers l’énergie verte par peur des arnaques.» Mais si son opération a eu autant de succès, c’est en partie grâce à l’avantage financier qu’elle a procuré au personnel. Que se passe-t-il si cette motivation n’existe pas?

Méthode douce

Florian Jutisz est lui aussi ingénieur en électronique. Très investi dans l’écologie, il avait proposé dans l’une de ses anciennes entreprises de supprimer les gobelets pour réduire la consommation de plastique.

«J’ai dû faire face à une levée de bouclier, se souvient-il. Certains salariés n’ont pas apprécié ce changement soudain. On a dû opter pour une autre méthode: sans gobelet, le café était gratuit; avec gobelet, le salarié devait le payer. Et ce principe-là, tout le mode l’a accepté.»

Selon lui, la manière la plus efficace de convaincre reste l’incitation dans la convivialité. Pour sensibiliser les salarié·es à prendre leur bicyclette, celui qui fait également partie de l’association 2 pieds 2 roues a organisé une journée vélo. «On a indiqué aux participants leur chemin pour qu’ils viennent facilement, et on a offert le petit déjeuner», raconte-t-il.

Lorraine, elle, mise plutôt sur le côté coaching. «J’avais lancé une démarche pour aller vers le zéro papier. On développe le numérique et pourtant, il y a plein de gens qui impriment leurs présentations PowerPoint en réunion», déplore-t-elle.

Lorraine se sert aussi indirectement de sa position de manager: «J’ai progressivement mis en place la signature électronique, puis je l’ai imposée pour tous les documents que je signe.»

La productivité l’emporte sur la conscience écologique, et ça ne pourra changer que s’il y a des taxes réglementaires.»

FLORIAN JUTISZ, INGÉNIEUR

Si Lorraine et Florian Jutisz ont choisi la méthode douce pour encourager des pratiques de développement durable, ils n’en rencontrent pas moins des obstacles. «Il y a des personnalités qui ne sont clairement pas intéressées par l’écologie car elles sont accrochées à leurs privilèges, regrette Florian Jutisz. Et ce sont souvent des personnes influentes. Elles voient l’écologie comme une contrainte et ont peur de ne plus avoir leur place de parking ou leur café Nespresso.»

Il existe des domaines où transformer les habitudes est plus compliqué, notamment l’alimentation ou les déplacements professionnels. «On a voulu inciter les salariés à prendre le train plutôt que l’avion pour les déplacements nationaux, mais sans grand succès, admet Florian Jutisz. La productivité l’emporte sur la conscience écologique, et ça ne pourra changer que s’il y a des taxes réglementaires.»

Mister Green

Depuis que Lorraine a été identifiée comme madame zéro papier par ses collègues, on la perçoit autrement: «Sur mon image d’entreprise, on va dire que ça me donne une étiquette de plus. […] Quand certains salariés me croisent dans les couloirs, ils me disent: toi, tu es ma conscience», rigole-t-elle. Florian Jutisz a pour sa part hérité du surnom de «Mister Green», qu’il accepte volontiers.

Pour Gaëtan Brisepierre, ces profils qui s’investissent sont très utiles à l’entreprise:«Ils vont créer de l’interaction entre les services et donner du sens au travail. Le lieu de travail va être investi différemment et devient moins impersonnel. Et puis à partir du moment où l’on peut être en accord avec ses valeurs sur son lieu de travail, on se sent beaucoup mieux, et ça limite le turnover

Lorraine et Florian Jutisz aimeraient bien travailler dans le secteur du développement durable, «mais cela impliquerait une baisse de salaire», reconnaît Lorraine. Florian Jutisz, de son côté, n’arrive pas à trouver un job dans ce «secteur trop galère», préfère avoir un travail sûr et faire de l’associatif à côté.

Gaëtan Brisepierre met toutefois en garde quant à l’institutionnalisation de ces phénomènes informels: «Il y a un risque de tuer la dynamique si on nomme des personnes à des postes de transféreur en chef avec une fiche de poste. Mais ça n’empêche pas qu’il faut qu’il y ait des missions écologiques transverses reconnues par l’employeur.»

Paulo De Araujo, lui, s’en sort bien. Après son projet autour des panneaux solaires, il a finalement été embauché à mi-temps par l’entreprise qui a remporté le marché. Il jongle désormais entre son poste d’ingénieur chez Airbus et son nouveau rôle d’apporteur d’affaires. Quand le courant passe…

* Le prénom a été changé.

Entretien tour d’horizon pour COENOVE (décembre 2018)

Entretien réalisé par Florence Lievyn pour COENOVE, le 4 décembre 2018

Retrouvez le aussi sur leur site : http://www.coenove.fr/lentretien-coenove-gaetan-brisepierre-sociologue

Gaëtan Brisepierre, vous êtes sociologue indépendant et axez vos recherches depuis plusieurs années sur les usages et les comportements dans les bâtiments. Peut-on dire que les habitudes et attentes des Français ont évolué ces dernières années par rapport à leur logement ?

Le logement est par définition le lieu des habitudes ; toutes les pratiques dans le logement ont une dimension routinière. C’est un principe d’économie cognitive qui nous engage dans des gestes automatiques, comme actionner un interrupteur pour allumer la lumière, qui créent aussi une inertie au changement.

Sur les questions de transition énergétique dans le logement, les médias font ressortir une situation d’urgence qui se traduit dans une injonction politique à un changement rapide au travers de la rénovation énergétique et de l’évolution des habitudes. Ce que je vois toutefois au travers des enquêtes que je peux mener, c’est une certaine inertie du changement social. Il y a donc un paradoxe entre le discours d’urgence politique et les pratiques dans le logement liées à la routine mais également aux jeux des acteurs du bâtiment.

Rassurez-nous, il y a tout de même bien des aspects positifs ?

Bien sûr ! Le plus significatif est surement l’approche des pouvoirs publics qui a grandement évoluée depuis le Grenelle. On note une meilleure prise en compte des attentes et des réalités sociales qui sont derrière. La montée en puissance de la précarité énergétique dans le débat public en est un bon exemple ; le sujet de la rénovation est enfin appréhendé par le prisme des inégalités sociales et non exclusivement par la technique.

Cela est aussi visible au travers de la campagne #FAIRE (Faciliter, Accompagner, Informer pour la Rénovation Energétique) où les pouvoirs publics ont changé de discours. Du ‘faisons vite, ca chauffe’ en passant par ‘j’économise, j’écorénove’, la nouvelle campagne FAIRE s’appuie désormais sur la notion de confort.  Cela fait 15 ans que cette dimension  a été mise en avant par les sociologues, pas seulement pour le confort physique mais aussi pour la sécurisation amenée par le logement économe.

Avec la mise en place du service public de la rénovation énergétique, on veut véritablement passer d’une mission de sensibilisation à un accompagnement pour cheminer avec le ménage. Mais il n’est pas si facile de proposer cet accompagnement… N’oublions pas qu’une façon de désigner le logement est le ‘chez soi’. Il y a une dimension d’intimité, on ne rentre pas facilement chez les gens et on ne dicte pas aux gens ce qu’ils ont à faire chez eux. Sur un plan plus sociologique et historique, l’intervention publique dans le logement est quelque chose qui a longtemps été cantonnée au logement social, puis aux copropriétés dégradées. Si les choses évoluent, ce n’est ni naturel ni évident d’intervenir dans le logement privé.

De fait, sommes-nous toujours dans un rapport ambivalent par rapport à la rénovation énergétique qui tient dans cette conscience qu’il faut y aller mais sans pour autant franchir le cap ?

Je pense qu’il est important de prendre conscience que le sujet de la rénovation énergétique existe dans les têtes des experts, mais qu’il n’existe pas dans celles des Français. Cela amène donc à reformuler le problème différemment et à penser avant tout la rénovation énergétique au travers de l’embarquement des travaux en visant la performance énergétique. Si on adresse l’ensemble des ménages français, on manque donc la cible. Par contre, sur un public qui a une intention de faire des travaux, la chance de toucher la cible est d’autant augmentée.

C’est le principe même des ExpéRENOS, initiées par l’Ademe et le Plan Bâtiment Durable. L’idée est de sortir des études classiques pour expérimenter sur le terrain ces nouvelles idées avec des porteurs de projets qui sont souvent des acteurs publics de la rénovation énergétique et d’embarquer la performance pour massifier la rénovation. Un exemple d’intérêt est celui de la démarche engagée avec les agents immobiliers,  le moment de l’acquisition du logement étant propice à la réalisation de travaux. Encore faut-il que les acquéreurs aient été sensibilisés et qu’il reste du budget pour les travaux… Il y a un enjeu fort d’information et de formation des agents immobiliers, le souhait étant de créer une relation de collaboration entre les services publics locaux et les acteurs de l’immobilier du territoire pour expérimenter de nouveaux outils.

En parlant de nouveaux outils, l’autorénovation ne peut-elle pas être un levier ?

Pendant longtemps, l’autorénovation a été ignorée alors qu’elle représente entre un tiers et 40% des travaux réalisés dans les logements. On a ignoré, exclu ce segment énorme de marché, dans la communication mais également dans les aides alors que c’est une réalité sociale. Quand on étudie de près les chantiers d’autorénovation, les professionnels ne sont pas absents mais présents différemment, notamment en tant qu’accompagnateur, le particulier peut aussi devenir l’ouvrier du professionnel… Il y a là un formidable terrain d’expérimentation. Les pouvoirs publics réfléchissent à comment amener les travaux en autorénovation vers la performance énergétique. Cela passe notamment par un travail avec les grandes surfaces de bricolage. L’intérêt de l’auto-réhabilitation est de s’adresser à une cible qui est déjà engagée dans une démarche de travaux ; le challenge est de les amener à intégrer la performance.

Vous avez récemment collaboré à une étude pour le compte de l’Ademe sur le transfert domicile – travail de pratiques environnementales. Qu’en est-il et concerne t’elle également le logement ?

La première étape de cette étude consistait déjà à s’assurer que ces pratiques existent bel et bien. Et la réponse est oui, il y a des praticiens de l’écologie, des « transféreurs » dans le tertiaire à l’image des « leaders énergétiques » dans les copropriétés. Une grande partie de la transition énergétique repose sur le fait que des individus convaincus de la nécessité d’agir, travaillent à mettre en place ces changements dans leur périmètre de vie. Ces ‘transféreurs’, comme il a été choisi de les nommer, sont soit des militants à la maison et qui essaient d’implémenter les bonnes pratiques domestiques dans un cadre professionnel ou des professionnels du développement durable qui essaient de changer les pratiques au domicile. On constate véritablement une perméabilité entre la sphère professionnelle et privée.

Toutefois, le logement est le secteur le plus compliqué sur lequel agir pour ces transféreurs. Il peut en effet exister des résistances familiales et la gouvernance des logements est souvent un frein supplémentaire (HLM, copropriétés). Si l’essentiel des transferts se fait du domicile vers le travail, pour l’énergie et le logement, c’est le sens inverse qui prévaut ; les professionnels vont expérimenter leur prescription professionnelle (animation FAIRE, plateforme rénovation…) dans leur domicile. Le fait d’expérimenter à titre personnel va renforcer la posture professionnelle et le sentiment de légitimité dans l’exercice de la mission au quotidien.

Finalement, ne pensez-vous pas que dans les années à venir, les réflexions énergétiques devront dépasser la seule échelle du logement/bâtiment pour s’ouvrir sur le quartier et prendre en compte du dimension plus globale qui est celle du lieu de vie ?

La transition énergétique dépasse déjà le simple cadre du logement. Sur la rénovation énergétique des copropriétés par exemple, l’effet de voisinage est très présent. L’impact de 2 ou 3 échafaudages dans le quartier est bien plus fort qu’une campagne de sensibilisation ! En sociologie, l’effet d’imitation est connu depuis le 19ème siècle avec Gabriel Tarde : il s’applique également pour la rénovation où le rôle du quartier est déjà à l’œuvre. On voudrait nous faire croire qu’on va faire émerger le rôle du quartier par la technique, par l’avènement du smart grid… mais les phénomènes sont déjà en place, il faut juste savoir les regarder et la technique pourra par contre peut être aider à les accélérer.

Les innovations liées au développement durable dans l’habitat amènent aux acteurs un besoin accru de mise en relation. Rénover un immeuble, ce n’est pas seulement repenser son isolation mais également prendre en compte les nouvelles pratiques et attentes telles que la création d’un local vélo ou encore la végétalisation… Pour ce faire, je suis convaincu que les collectivités locales ont un rôle essentiel à jouer pour outiller les nouveaux acteurs de la transition énergétique que nous pouvons tous être. Le temps est révolu pour la collectivité de définir une politique de développement durable sur le papier et de l’imposer à ses administrés. La collectivité doit être à l’écoute des acteurs qui font la transition et les accompagner. Il ressort beaucoup de la mutualisation : la démarche des familles à énergie positives crée de nouvelles connexions ; le zéro déchet et les recycleries n’ont jamais eu autant de succès. Mais il faut une organisation territoriale autour de cela, ce qui pose la question des élus locaux qui doivent se mobiliser davantage sur ces sujets.

En effet, je reste persuadé du rôle central que les collectivités doivent tenir, tant pour mobiliser en associant des nouveaux acteurs à la transition que pour organiser localement cette transition qui passe par des changements sociaux, organisationnels, mais également humains…

Radio : Service Public sur la rénovation énergétique (7 avril 2014)

L’émission Service Public de France Inter du 7 avril 2014 était consacrée à la rénovation énergétique des logements. Pour la première fois le sujet des copropriétés, qui pose des questions spécifiques, a été mis en avant. Guillaume Erner m’a invité a en parler, en compagnie de Florence Clément de l’ADEME, de Thomas Laurenceau de 60 Millions, et de Marc Tombez de Geo PLC. Durant l’émission un reportage est également consacrée à une copropriété de Palaiseau qui est accompagnée par l’équipe du cabinet Alluin et Mauduit.

Lien vers le site de l’émission

Pour télécharger ou réécouter l’émission :

 

Interview sur les aspects sociaux de la performance énergétique (décembre 2013)

Suite à une présentation que j’ai réalisée dans le cadre du programme PREBAT piloté par l’ADEME Haute-Normandie, BIO Intelligence Service m’a interviewé sur les aspects sociaux de la performance énergétique. L’interview aborde plusieurs thématiques : BBC et BEPOS, réflexivité et culture de l’énergie, copropriété, accompagnement… Vous pouvez la retrouver directement sur le site du PREBAT en Haute-Normandie ou en format PDF.