Edito sur les défis de l’efficacité énergétique en Languedoc-Roussillon

En novembre 2012, un rencontre régionale a été organisée a Montpellier autour de la sociologie de l’énergie avec également des retours d’expérience des bailleurs sociaux et collectivités sur leurs actions d’efficacité énergétique. Maryse Gauthier-Castan, l’organisatrice, m’a invité à faire une conférence et m’a également demandé de faire un résumé de ces journées que vous trouverez en page 8 de ce document.

La consommation économe en 2010 : vers une société de déconsommation ?

Enquête sur le développement des pratiques économes dans la crise, menée dans le cadre du Doctorat Professionnel de sciences sociales de l’Université Paris Descartes

Rapport d’étude (40 pages)

Trois évènements récents ont contribué à mettre le phénomène de la « consommation économe » au centre du débat public : le « pouvoir d’achat » a été un des principaux thèmes de la dernière campagne Présidentielle ; la « consommation durable » a été promue par le Grenelle de l’Environnement ; et surtout la crise économique qui a débouché sur une relative stagnation de la consommation. La capacité à moduler sa consommation, dans ses achats comme dans ses usages, devient aujourd’hui une compétence de plus en plus stratégique pour le consommateur sous contrainte de budget. Dans ce contexte, nous avons voulu savoir dans quelle mesure les pratiques de consommation ont évolué ou non vers plus d’économie ? Après la société de consommation instaurée par les Trente Glorieuses, va-t-on aujourd’hui vers une société de déconsommation ?

430 individus[1] ont répondu à un questionnaire en ligne portant sur leurs pratiques et leurs représentations de la consommation économe dans tous les secteurs. Ces pratiques ont été identifiées à partir d’articles de presse et d’un brainstorming. Les répondants sont surtout des jeunes femmes actives et urbaines appartenant à la classe moyenne, ce qui permet de préciser la zone de pertinence de l’étude. Les données ont fait l’objet de traitements statistiques à partir de tris à plat et de tris croisés par les doctorants de la Formation Doctorale Professionnelle en Sciences Sociales de l’Université Paris Descartes Sorbonne.

L’interrogation des pratiques déclarées montre que dans certains domaines comme l’alimentation, l’habillement, l’eau et l’énergie, les pratiques économes sont la norme de consommation dominante. Mais, les stratégies privilégiés par les consommateurs varient en fonction des secteurs : l’achat moins cher est préféré dans l’alimentation et les vêtements alors que la restriction et l’investissement sont majoritaires dans l’eau et l’énergie. Dans le secteur de l’hygiène, de la beauté, de l’ameublement où les pratiques économes sont plus rares ont observe une part importante du « faire soi même ».

Actuellement, on constate une intensification de la consommation économe puisqu’aucune pratique économe n’est déclarée en diminution. Certaines sont des pratiques ancrées et constituent des routines pour une majorité de l’échantillon : l’eau du robinet, les meubles en kit, passer ses vacances chez des proches… D’autres sont des tendances fortes qui progressent sensiblement : télécharger des musiques et des films, acheter avec une étiquette énergie « A ou mieux », attendre les soldes pour acheter ses vêtements. Enfin, on identifie des signaux faibles c’est-à-dire des pratiques encore minoritaires mais en progression : le commerce entre consommateurs, le déstockage de vêtement, ou l’auto production alimentaire.

Tous les français ne sont pas sont pas égaux face à la consommation économe. Les pratiques sont nettement plus nombreuses dans les milieux populaires, même si elles ne sont pas absentes des milieux favorisés qui  privilégient des investissements permettant d’économiser plus tard. Au sein des familles ce sont les femmes qui portent le plus la démarche d’économie même si les hommes ont le sentiment d’être plus économe. A chaque cycle de vie correspond une façon de consommer et donc d’économiser : les moins de 25 ans se centrent sur les loisirs ; les jeunes couples sur le logement et l’ameublement ; les parents sont plutôt les moins économes sauf dans l’alimentaire ; et au moment de la retraite l’économie ressurgit avec des investissements sur l’eau et l’énergie. A gauche on semble plus économe qu’à droite surtout si on se sent en plus « très proche » du mouvement écologiste.

Au moment de la passation du questionnaire, au printemps 2010, la majorité de l’échantillon a l’impression de faire plus d’économie qu’il y a un an et se désigne plus comme « fourmi » que « cigale ». Cette attitude d’économie généralisée se comprend certes par le contexte sociétal (crise économique, préoccupations écologiques) mais aussi par les changements dans la situation personnelle des individus. Les stratégies de restriction et d’achat moins cher sont jugées les plus efficaces par une majorité de l’échantillon, mais les hommes valorisent davantage l’investissement que les femmes. Le sentiment de faire des économies est le plus fort dans l’eau et l’énergie, les vacances ; l’habillement pour les femmes, l’alimentation pour les hommes. La consommation économe est désormais perçue comme une valeur positive et les individus lui associent moins les qualificatifs de « pauvre » ou « radin ». Elle a clairement une dimension morale puisque qu’elle est affaire de « responsabilité », surtout pour les personnes proches du mouvement écologiste qui lui associe finalement moins le qualificatif « d’écolo ».

La situation économique et sociale actuelle est bien celle d’une « drôle de crise ». D’un coté les indicateurs macro-économiques montrent que la crise n’a toujours pas inversé la dynamique de progression des revenus et de la consommation. Mais de l’autre la consommation économe s’intensifie en pratique notamment dans les milieux populaires où les marges de manœuvre ont été réduites par la progression des dépenses contraintes. C’est aussi une modalité de consommation valorisée par l’ensemble de la population sous l’effet d’une peur grandissante du déclassement social et d’une adhésion largement partagée aux valeurs écologiques.



[1] Cette étude se base sur une enquête quantitative réalisée par les étudiants de la Formation Doctorale Professionnelle en Sciences Sociales de l’Université Paris Descartes sous la direction de Dominique Desjeux.