« L’impensé des usages » avec Catherine Grandclément et Vincent Renauld (Juin 2014)

Dans son n°7, le magazine Millénaire 3  publie un dossier sur le « Bâtir vert » qui comporte un article que j’ai coécrit avec deux autres sociologues : Catherine Grandclément et Vincent Renauld. Ce papier revient sur le problème de la prise en compte des usages dans les bâtiments performants, à la lumière de nos enquêtes sociologiques menées sur différents bâtiments du Quartier de Bonne à Grenoble (1er écoquartier français). Toutes aboutissent au résultat que l’atteinte d’objectif ambitieux en matière de consommation d’énergie passe par une coopération avec les utilisateurs qui suppose une démarche de médiation socio-technique pour trouver des compromis entre leurs besoins et les modalités de conception du bâtiment et de fonctionnement des systèmes techniques.

Lire ou télécharger l’article : Brisepierre (coll.), « L’impensé des usages », Millénaire 3, n°7, Printemps/ Été 2014

A un niveau plus personnel, cet article représente une réponse aux critiques qui avaient été formulées a propos de ma monographie sur l’un des immeubles de la Caserne de Bonne s’inscrivant dans un travail de recherche plus large sur l’appropriation des BBC pionniers. Les critiques portaient principalement sur la validité de résultats issus d’une enquête qualitative comportant un petit nombre d’entretiens, ainsi que sur la portée politique du discours sociologique accusé de « justifier l’inertie des comportements ». D’une part, l’article de M3 permet de mettre en lumière la robustesse des résultats à travers la convergence entre plusieurs enquêtes menées de manière indépendante les unes des autres. D’autre part, il montre que l’écoute de l’expérience des usagers est une partie de la solution car elle permet de trouver des pistes pour dépasser la vision techniciste de la transition énergétique qui est aujourd’hui confrontée à une impasse.

NB : Vincent Renauld a récemment publié sa thèse sous forme d’essai Fabrication et usages des écoquartiers

CLER-infos consacre un numéro à la Sociologie de l’énergie

Le CLER publie tous les deux mois un magazine destinés aux acteurs de terrains de la transition énergétique et notamment des conseillers info-énergie. Le numéro de janvier 2013 consacré à la sociologie de l’énergie est désormais en ligne.

Le dossier comporte trois articles et constitue une bonne entrée en matière pour sensibiliser à cette approche de la transition énergétique :

  • Marie-Christine Zélem et Christophe Beslay discutent les projets techniques dans le bâtiment et la figure du consommateur d’énergie qu’ils dessinent.
  • Stéphane Labranche et Odile Joly décortiquent la campagne Famille à Energie Positive qui rencontrent un grand succès actuellement.
  • Mon article met en lumière le rôle central des acteurs intermédiaires entre le système (Etat, marché…) et le consommateur final, avec l’exemple des leaders énergétiques en copropriété.

Merci au CLER d’avoir mis en avant ces travaux qui offrent une perspective originale sur la transition énergétique à l’heure du débat national.

 

La consommation économe en 2010 : vers une société de déconsommation ?

Enquête sur le développement des pratiques économes dans la crise, menée dans le cadre du Doctorat Professionnel de sciences sociales de l’Université Paris Descartes

Rapport d’étude (40 pages)

Trois évènements récents ont contribué à mettre le phénomène de la « consommation économe » au centre du débat public : le « pouvoir d’achat » a été un des principaux thèmes de la dernière campagne Présidentielle ; la « consommation durable » a été promue par le Grenelle de l’Environnement ; et surtout la crise économique qui a débouché sur une relative stagnation de la consommation. La capacité à moduler sa consommation, dans ses achats comme dans ses usages, devient aujourd’hui une compétence de plus en plus stratégique pour le consommateur sous contrainte de budget. Dans ce contexte, nous avons voulu savoir dans quelle mesure les pratiques de consommation ont évolué ou non vers plus d’économie ? Après la société de consommation instaurée par les Trente Glorieuses, va-t-on aujourd’hui vers une société de déconsommation ?

430 individus[1] ont répondu à un questionnaire en ligne portant sur leurs pratiques et leurs représentations de la consommation économe dans tous les secteurs. Ces pratiques ont été identifiées à partir d’articles de presse et d’un brainstorming. Les répondants sont surtout des jeunes femmes actives et urbaines appartenant à la classe moyenne, ce qui permet de préciser la zone de pertinence de l’étude. Les données ont fait l’objet de traitements statistiques à partir de tris à plat et de tris croisés par les doctorants de la Formation Doctorale Professionnelle en Sciences Sociales de l’Université Paris Descartes Sorbonne.

L’interrogation des pratiques déclarées montre que dans certains domaines comme l’alimentation, l’habillement, l’eau et l’énergie, les pratiques économes sont la norme de consommation dominante. Mais, les stratégies privilégiés par les consommateurs varient en fonction des secteurs : l’achat moins cher est préféré dans l’alimentation et les vêtements alors que la restriction et l’investissement sont majoritaires dans l’eau et l’énergie. Dans le secteur de l’hygiène, de la beauté, de l’ameublement où les pratiques économes sont plus rares ont observe une part importante du « faire soi même ».

Actuellement, on constate une intensification de la consommation économe puisqu’aucune pratique économe n’est déclarée en diminution. Certaines sont des pratiques ancrées et constituent des routines pour une majorité de l’échantillon : l’eau du robinet, les meubles en kit, passer ses vacances chez des proches… D’autres sont des tendances fortes qui progressent sensiblement : télécharger des musiques et des films, acheter avec une étiquette énergie « A ou mieux », attendre les soldes pour acheter ses vêtements. Enfin, on identifie des signaux faibles c’est-à-dire des pratiques encore minoritaires mais en progression : le commerce entre consommateurs, le déstockage de vêtement, ou l’auto production alimentaire.

Tous les français ne sont pas sont pas égaux face à la consommation économe. Les pratiques sont nettement plus nombreuses dans les milieux populaires, même si elles ne sont pas absentes des milieux favorisés qui  privilégient des investissements permettant d’économiser plus tard. Au sein des familles ce sont les femmes qui portent le plus la démarche d’économie même si les hommes ont le sentiment d’être plus économe. A chaque cycle de vie correspond une façon de consommer et donc d’économiser : les moins de 25 ans se centrent sur les loisirs ; les jeunes couples sur le logement et l’ameublement ; les parents sont plutôt les moins économes sauf dans l’alimentaire ; et au moment de la retraite l’économie ressurgit avec des investissements sur l’eau et l’énergie. A gauche on semble plus économe qu’à droite surtout si on se sent en plus « très proche » du mouvement écologiste.

Au moment de la passation du questionnaire, au printemps 2010, la majorité de l’échantillon a l’impression de faire plus d’économie qu’il y a un an et se désigne plus comme « fourmi » que « cigale ». Cette attitude d’économie généralisée se comprend certes par le contexte sociétal (crise économique, préoccupations écologiques) mais aussi par les changements dans la situation personnelle des individus. Les stratégies de restriction et d’achat moins cher sont jugées les plus efficaces par une majorité de l’échantillon, mais les hommes valorisent davantage l’investissement que les femmes. Le sentiment de faire des économies est le plus fort dans l’eau et l’énergie, les vacances ; l’habillement pour les femmes, l’alimentation pour les hommes. La consommation économe est désormais perçue comme une valeur positive et les individus lui associent moins les qualificatifs de « pauvre » ou « radin ». Elle a clairement une dimension morale puisque qu’elle est affaire de « responsabilité », surtout pour les personnes proches du mouvement écologiste qui lui associe finalement moins le qualificatif « d’écolo ».

La situation économique et sociale actuelle est bien celle d’une « drôle de crise ». D’un coté les indicateurs macro-économiques montrent que la crise n’a toujours pas inversé la dynamique de progression des revenus et de la consommation. Mais de l’autre la consommation économe s’intensifie en pratique notamment dans les milieux populaires où les marges de manœuvre ont été réduites par la progression des dépenses contraintes. C’est aussi une modalité de consommation valorisée par l’ensemble de la population sous l’effet d’une peur grandissante du déclassement social et d’une adhésion largement partagée aux valeurs écologiques.



[1] Cette étude se base sur une enquête quantitative réalisée par les étudiants de la Formation Doctorale Professionnelle en Sciences Sociales de l’Université Paris Descartes sous la direction de Dominique Desjeux.